Note
Un rappel saisissant que, comme par le passé, la politique reste aujourd’hui encore, à notre époque, l’organisation intellectuelle de la haine, orchestrée par des politiciens dans le but de devenir les maîtres de la vie d’autrui.
Source : Julien Benda, La Trahison des clercs, 1927
Considérons ces passions, dites politiques, par lesquelles des hommes se dressent contre d’autres hommes et dont les principales sont les passions de races, les passions de classes, les passions nationales. Les personnes les plus décidées à croire au progrès fatal de l’espèce humaine, plus précisément à son acheminement nécessaire vers plus de paix et d’amour, ne sauraient refuser de convenir que, depuis un siècle et de jour en jour davantage, ces passions atteignent, en plusieurs sens et des plus importants, à un point de perfection que l’histoire n’avait jamais vu.
Et d’abord elles touchent un nombre d’hommes qu’elles n’ont jamais touché. Alors qu’on est frappé, quand on étudie par exemple les guerres civiles qui agitèrent la France au XVIe siècle et même à la fin du XVIIIe, du petit nombre de personnes dont elles ont proprement troublé l’âme ; alors que l’histoire est remplie jusqu’au XIXe siècle de longues guerres européennes qui laissèrent la grande majorité des populations parfaitement indifférentes en dehors des dommages matériels qu’elles leur causaient, on peut dire qu’aujourd’hui il n’est presque pas une âme en Europe qui ne soit touchée, ou ne croie l’être, par une passion de race ou de classe ou de nation et le plus souvent par les trois.
Il semble que l’on constate le même progrès dans le Nouveau-Monde, cependant qu’à l’extrémité de l’Orient d’immenses collections d’hommes, qui paraissaient exemptes de ces mouvements, s’éveillent aux haines sociales, au régime des partis, à l’esprit national en tant que volonté d’humilier d’autres hommes. Les passions politiques atteignent aujourd’hui à une universalité qu’elles n’ont jamais connue.
Elles atteignent aussi à une cohérence. Il est clair que, grâce au progrès de la communication entre les hommes, et, plus encore, de l’esprit de groupement, les adeptes d’une même haine politique, lesquels, il y a encore un siècle, se sentaient mal les uns les autres et haïssaient, si j’ose dire, en ordre dispersé, forment aujourd’hui une masse passionnelle compacte, dont chaque élément se sent en liaison avec l’infinité des autres.
[…]
Je crois voir encore un grand progrès des passions politiques dans le rapport qu’elles présentent aujourd’hui, chez celui qui en est le théâtre, avec ses autres passions.
Alors qu’il semble bien que, chez un bourgeois de l’ancienne France, les passions politiques — bien qu’elles tinssent beaucoup plus de place qu’on ne croit d’ordinaire – en tenaient pourtant une moindre que la passion du lucre, l’appétit des jouissances, les senti¬ments de famille, les besoins de vanité, le moins qu’on puisse dire de son homologue moderne c’est que, lorsque les passions politiques entrent dans son cœur, elles y entrent au même taux que les autres. Que l’on compare, par exemple, l’infime place qu’occupent les passions politiques chez le bourgeois français tel qu’il apparaît dans les fabliaux, dans la comédie du moyen âge, dans les romans de Scarron, de Furetière, de Charles Sorel, avec celles qu’elles occupent chez ce même bourgeois peint par Balzac, par Stendhal, par Anatole France, par Abel Hermant, par Paul Bourget (bien entendu, je ne parle pas des temps de crise, comme la Ligue ou la Fronde, où les passions politiques, dès qu’elles tiennent l’individu, le tiennent tout entier). La vérité est même qu’aujourd’hui les passions politiques envahissent, chez ce bourgeois, la plupart des autres passions et les altèrent à leur profit. On sait si, de nos jours, les rivalités de familles, les hostilités commerciales, les ambitions de carrières, les compétitions d’honneurs sont imprégnées de passion politique.
Politique d’abord, veut un apôtre de l’âme moderne ; politique partout, peut-il constater, politique toujours, politique uniquement. Quel surcroît de puissance acquiert la passion politique en se combinant avec d’autres passions si nombreuses, si constantes et si fortes par elles-mêmes, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. — Quant à l’homme du peuple, pour mesurer combien le rapport de ses passions politiques à ses autres passions s’est accru avec l’âge moderne, il suffit de songer combien longtemps toute sa passion, selon le mot de Stendhal, se réduisit à souhaiter 1° de n’être pas tué, 2° d’avoir un bon habit bien chaud ; combien ensuite, lorsque un peu moins de misère lui permit quelques vues d’ordre général, ses vagues désirs de changements sociaux furent longs à se transformer en passion, je veux dire à en présenter les deux caractères essentiels : l’idée fixe et le besoin de passer à l’action. Je crois pouvoir dire que, dans toutes les classes, les passions politiques atteignent aujourd’hui, chez celui qu’elles possèdent, à un degré de prépondérance sur ses autres passions qu’elles n’ont jamais connu.
Le lecteur a déjà nommé un facteur capital des mouvements que nous marquons ici : les passions politiques rendues universelles, cohérentes, homogènes, permanentes, prépondérantes, tout le monde reconnaît là, pour une grande part, l’œuvre du journal politique quotidien et à bon marché. On ne peut s’empêcher de rester rêveur et de se demander s’il ne se pourrait pas que les guerres interhumaines ne fissent que commencer quand on songe à cet instrument de culture de leurs propres passions que les hommes viennent d’inventer, ou du moins de porter à un degré de puissance qu’on n’avait jamais vu, et auquel ils s’offrent de tout l’épanouissement de leur cœur chaque jour dès qu’ils s’éveillent.
[…]
Enfin je marquerai un dernier perfectionnement considérable que présentent aujourd’hui toutes les passions politiques, qu’elles soient de race, de classe, de parti, de nation. Quand je regarde ces passions dans le passé, je les vois consister en de pures poussées passionnelles, en de naïves explosions de l’instinct, dépourvues, du moins chez le grand nombre, de tout prolongement d’elles-mêmes en des idées, en des systèmes ; les ruées des ouvriers du XVe siècle contre les possédants ne s’accompagnaient, semble-t-il, d’aucun enseignement sur la genèse de la propriété ou la nature du capital, celles des massacreurs de ghettos d’aucune vue sur la valeur philosophique de leur action et il n’apparaît pas que l’assaut des bandes de Charles Quint contre les défenseurs de Mézières s’avivât d’une théorie sur la prédestination de la race germanique et la bassesse morale du monde latin.
Aujourd’hui je vois chaque passion politique munie de tout un réseau de doctrines fortement constituées, dont l’unique fonction est de lui représenter, sous tous les points de vue, la suprême valeur de son action, et dans lesquelles elle se projette en décuplant naturellement sa puissance passionnelle. A quel point de perfection notre temps a porté ces systè¬mes, avec quelle application, quelle ténacité chaque passion a su édifier, dans toutes les directions, des théories propres à la satisfaire, avec quelle précision ces théories ont été ajustées à cette satisfaction, avec quel luxe de recherches, quel travail, quel approfondissement elles ont été poussées dans chaque direction, il suffit pour le marquer de citer le système idéologique du nationalisme allemand dit pangermanisme et celui du monarchisme français. Notre siècle aura été proprement le siècle de l’organisation intellectuelle des haines politiques. Ce sera un de ses grands titres dans l’histoire morale de l’humanité.
Ces systèmes, depuis qu’il en existe, consistent, pour chaque passion, à instituer qu’elle est l’agent du bien dans le monde, que son ennemie est le génie du mal. Toutefois, elle entend aujourd’hui l’instituer, non plus seulement dans l’ordre politique, mais dans l’ordre moral, intellectuel, esthétique : l’antisémitisme, le pangermanisme, le monarchisme français, le socialisme ne sont pas seulement des manifestes politiques ; ils défendent un mode particulier de moralité, d’intelligence, de sensibilité, de littérature, de philosophie, de conception artistique. Ajoutons que notre temps a introduit dans la théorisation des passions politiques deux nouveautés qui ne laissent pas de singulièrement les aviver. La première, c’est qu’aujourd’hui chacune prétend que son mouvement est conforme au « sens de l’évolution », au « développement profond de l’histoire » ; on sait que toutes les passions actuelles, qu’elles soient de Marx, de Maurras ou de H. S. Chamberlain, ont découvert une « loi historique » selon laquelle leur mouvement ne fait que suivre l’esprit de l’histoire et doit nécessairement triompher, cependant que leur adversaire contrevient à cet esprit et ne saurait connaître qu’une victoire illusoire. Ce n’est là, d’ailleurs, que l’antique volonté d’avoir le Destin pour soi, mise toutefois sous forme scientifique.
Et ceci nous conduit à la seconde nouveauté : la prétention qu’ont aujourd’hui toutes les idéologies politiques d’être fondées sur la science, d’être le résultat de la « stricte observation des faits ». On sait quelle assurance, quelle raideur, quelle inhumanité, assez nouvelles dans l’histoire des passions politiques, et dont le monarchisme français est un bon exemple, cette prétention donne aujourd’hui à ces passions.
En résumé, les passions politiques présentent aujourd’hui un degré d’universalité, de cohérence, d’homogénéité, de précision, de continuité, de prépon¬dérance par rapport aux autres passions, inconnu jusqu’à ce jour ; elles prennent une conscience d’elles-mêmes qu’on ne leur avait point vue ; certaines d’entre elles, mal avouées jusqu’ici, s’éveillent à cette conscience et s’ajoutent aux anciennes ; d’autres deviennent plus purement passionnelles que jamais, possèdent le cœur de l’homme en des régions morales où elles n’atteignaient pas, prennent un caractère de mysticité qu’on ne leur voyait plus depuis des siècles ; toutes enfin se munissent d’appareils idéologiques par lesquels elles se clament à elles-mêmes, au nom de la science, la suprême valeur de leur action et sa nécessité historique. En surface comme en profondeur, en valeurs spatiales comme en force interne, les passions politiques atteignent aujourd’hui à un point de perfection que l’histoire n’avait pas connu.
L’âge actuel est proprement l’âge du politique.