Émile Pouget

L'action directe

(1910)

 



Note

Un des texte plus considérables sur l'intervention autonome des travailleurs pour l'amélioration de leurs conditions de vie dans le lieu de travail et dans la société.

 


 

Ce qu’on entend par “action directe”

L’Action directe est la symbolisation du syndicalisme agissant. Cette formule est représentative de la bataille livrée à l’Exploitation et à l’Oppression. Elle proclame, avec une netteté qu’elle porte en soi, le sens et l’orientation de l’effort de la classe ouvrière dans l’assaut livré par elle, et sans répit, au capitalisme.

L’Action directe est une notion d’une telle clarté, d’une si évidente limpidité, qu’elle se définit et s’explique par son propre énoncé. Elle signifie que la Classe Ouvrière, en réaction constante contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d’action. Elle signifie que, contre la société actuelle qui ne connaît que le citoyen, se dresse désormais le producteur. Celui-ci, ayant reconnu qu’un agrégat social est modelé sur son système de production, entend s’attaquer directement au mode de production capitaliste pour le transformer, en éliminer le patron et conquérir ainsi sa souveraineté à l’atelier - condition essentielle pour jouir de la liberté réelle.


Négation du démocratisme

L’Action directe implique donc que la Classe ouvrière se réclame des notions de liberté et d’autonomie au lieu de plier sous le principe d’autorité. Or, c’est grâce au principe d’autorité, pivot du monde moderne - dont le démocratisme est l’expression dernière - que l’être humain, enchaîné par mille liens, tant moraux que matériels, est châtré de toute possibilité de volonté et d’initiative.

De cette négation du démocratisme, mensonger, et hypocrite, et forme ultime de cristallisation de l’Autorité, découle toute la méthode syndicaliste. L’Action Directe apparaît ainsi comme n’étant rien d’autre que la matérialisation du principe de liberté, sa réalisation dans les masses : non plus en formules abstraites, vagues et nébuleuses, mais en notions claires et pratiques, génératrices de la combativité qu’exigent les nécessités de l’heure ; c’est la ruine de l’esprit de soumission et de résignation, qui aveulit les individus, fait d’eux des esclaves volontaires, — et c’est la floraison de l’esprit de révolte, élément fécondant des sociétés humaines.

Cette rupture fondamentale et complète, entre la société capitaliste et le monde ouvrier, que synthétise l’Action directe, l’Association internationale des Travailleurs l’avait exprimée dans sa devise : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Et elle avait contribué à faire de cette rupture une réalité en attachant une importance primordiale aux groupements économiques. Mais confuse encore était la prépondérance qu’elle leur attribuait. Cependant, elle avait pressenti que l’œuvre de transformation sociale doit se commencer par la base et que les modifications politiques ne sont qu’une conséquence des changements apportés au régime de la production. C’est pourquoi elle exaltait l’action des groupements corporatifs et, naturellement, elle légitimait le procédé de manifestation de leur vitalité et de leur influence, adéquat à leur organisme - et qui n’est autre que l’Action directe.

L’Action directe est, en effet, fonction normale des syndicats, caractère essentiel de leur constitution ; il serait d’une absurdité criante que de tels groupements se bornassent à agglutiner les salariés pour les mieux adapter au sort auquel les a condamnés la société bourgeoise - à produire pour autrui. Il est bien évident que, dans le syndicat, s’agglomèrent pour leur self-défense, pour lutter personnellement et directement, des individus sans idées sociales bien nettes. L’identité des intérêts les y attire; ils y viennent d’instinct. Là, en ce foyer de vie, se fait un travail de fermentation, d’élaboration, d’éducation : le syndicat élève à la conscience les travailleurs encore aveuglés par les préjugés que leur inculque la classe dirigeante : il fait éclater à leurs yeux l’impérieuse nécessité de la lutte, de la révolte ; il les prépare aux batailles sociales par la cohésion des efforts communs. D’un tel enseignement, il se dégage que chacun doit agir, sans s’en rapporter jamais sur autrui du soin de besogner pour soi. Et c’est en cette gymnastique d’imprégnation en l’individu de sa valeur propre, et d’exaltation de cette valeur, que réside la puissance fécondante de l’Action directe. Elle bande le ressort humain, elle trempe les caractères, elle affine les énergies. Elle apprend à avoir confiance en soi ! A ne s’en rapporter qu’à soi ! A être maître de soi ! A agir soi-même !

Or, si on compare les méthodes en usage dans les groupements et formations démocratiques, on constate qu’elles n’ont rien de commun avec cette constante tendance à davantage de conscience, non plus qu’avec cette adaptation à l’action qui est l’atmosphère des groupements économiques. Et il n’y a pas à supposer que les méthodes en vigueur dans ceux-ci puissent se transvaser dans ceux-là. Ailleurs que sur le terrain économique, l’Action directe est une formule vide de sens, car elle est contradictoire avec le fonctionnement des agrégats démocratiques dont le mécanisme obligé est le système représentatif qui implique, à la base, l’inaction des individus. Il s’agit de faire confiance aux représentants ! De s’en rapporter à eux ! De compter sur eux ! De les laisser agir !

Le caractère d’action autonome et personnelle de la classe ouvrière, que synthétise l’Action directe, est précisé et accentué par sa manifestation sur le plan économique, où toutes les équivoques s’effritent, où il ne peut y avoir de malentendus, où tout effort est utile. Sur ce plan se dissocient les combinaisons artificielles du démocratisme qui amalgament des individus dont les intérêts sociaux sont antagoniques. Ici, l’ennemi est visible. L’exploiteur, l’oppresseur ne peuvent espérer se dérober sous les masques trompeurs, ou illusionner en s’affublant d’oripeaux idéologiques : ennemis de classe ils sont, et tels ils apparaissent franchement, brutalement ! Ici, la lutte s’engage face à face et tous les coups portent. Tout effort aboutit à un résultat tangible, perceptible : il se traduit immédiatement par une diminution de l’autorité patronale, par le relâchement des entraves qui enserrent l’ouvrier à l’atelier, par un mieux-être relatif. Et c’est pourquoi, logiquement, s’évoque l’impérieuse nécessité de l’entente entre frères de classe, pour aller côte à côte à la bataille, faisant ensemble front contre l’ennemi commun.

Aussi, est-il naturel que, dès qu’un groupement corporatif est constitué, on puisse inférer de sa naissance que, consciemment ou inconsciemment, les travailleurs qui s’y agglomèrent se préparent à faire eux-mêmes leurs affaires ; qu’ils ont la volonté de se dresser contre leurs maîtres et n’escomptent de résultats que de leurs propres forces ; qu’ils entendent agir directement, sans intermédiaires, sans se reposer sur autrui du soin de mener à bien les besognes nécessaires. L’Action directe, c’est donc purement l’action syndicale, indemne de tout alliage, franche de toutes les impuretés, sans aucun des tampons qui amortissent les chocs entre les belligérants, sans aucune des déviations qui altèrent le sens et la portée de la lutte : c’est l’action syndicale sans compromissions capitalistes, sans les acoquinades avec les patrons que rêvent les thuriféraires de la « paix sociale » ; c’est l’action syndicale, sans accointances gouvernementales, sans intrusion dans le débat de « personnes interposées ».


Exaltation de l’individu

L’Action directe, c’est la libération des foules humaines jusqu’ici façonnées à l’acceptation des croyances imposées, c’est leur montée vers l’examen, vers la conscience. C’est l’appel à tous pour participer à l’œuvre commune : chacun est invité à ne plus être un zéro humain, à ne plus attendre d’en haut ou de l’extérieur son salut ; chacun est incité à mettre la main à la pâte, à ne plus subir passivement les fatalités sociales. L’Action directe clôt le cycle des miracles - miracles du ciel, miracles de l’État-et en opposition aux espoirs en les « providences », de quelque espèce que ce soit, elle proclame la mise en pratique de la maxime : le salut est en nous !

Cette incomparable puissance rayonnante de l’Action directe, des hommes d’opinions et de tempéraments divers l’ont reconnue, rendant ainsi hommage à cette méthode dont la féconde valeur sociale est incontestable.

C’est Keufer qui, en juin 1902, au sujet de la situation syndicale des ouvriers verriers, alors précaire, leurs organisations étant disloquées, écrivait :

« Nous ne serions pas surpris que la politique ne soit pas étrangère à ces divisions, car trop souvent, dans les mêlées sociales, beaucoup de camarades croient à l’efficacité de l’intervention des hommes politiques dans la défense de leurs intérêts économiques.»
« Nous pensons, au contraire, que les travailleurs, solidement organisés dans les syndicats et fédérations de métier ou d’industrie, acquerront une plus grande force et une autorité suffisante pour traiter avec les industriels en cas de conflits, d’une façon directe et sans autre concours que celui de la classe ouvrière qui ne lui fera pas défaut. Il faut que le prolétariat fasse ses affaires lui-même…»

C’est Marcel Sembat (voir Note) qui, au Parlement, s’exprimait comme suit :

« L’action directe ? Mais c’est tout simplement de grouper les travailleurs en syndicats et en fédérations ouvrières pour arriver ainsi, au lieu de tout attendre de l’État, de la Chambre, au lieu de tendre perpétuellement sa casquette au parlement pour qu’il y jette dédaigneusement un sou de temps en temps, à ce que les travailleurs se groupent, se concertent.»
« Entente des travailleurs entre eux, action directe sur le patronat, pression sur le législateur pour l’obliger, quand son intervention est nécessaire, à s’occuper des ouvriers…»
… « Nous savons - disent les syndiqués - que les mœurs précèdent la loi, et nous voulons créer les meurs par avance afin que la loi s’applique plus aisément si on nous la donne ou pour qu’on soit obligé de la voter si on nous fait trop attendre ! Car ils veulent aussi - ils ne le dissimulent pas -forcer à l’occasion la main du législateur. »
« Nous, législateurs, n’avons-nous jamais besoin que l’on nous force la main ? Nous occupons-nous toujours spontanément des maux et des abus ? N’est-il pas utile que ceux qui souffrent de ces maux, qui sont lésés par ces abus protestent et s’agitent pour attirer l’attention sur eux et imposent même le remède ou la réforme qui sont devenus nécessaires ? »
« Voilà pourquoi, Messieurs, on aurait tort d’essayer de vous indisposer contre ces hommes qui prêchent l’action directe : s’ils essaient de se passer la plus possible des députés, ne leur en sachez pas mauvais gré… « Il y en a suffisamment qui ne se passent pas assez de vous pour que vous soyez satisfaits de voir des ouvriers tàcher de grouper leur classe syndicalement, en organisations économiques, et faire le plus possible leur besogne eux-mêmes… »

C’est Vandemelde écrivant dans Le Peuple de Bruxelles :

«… Pour arracher au capitalisme un os dans lequel il y ait quelque moelle, point né suffit que la classe ouvrière donne mandat à ses représentants de lutter en son lieu et place.
« Nous le lui avons dit maintes fois, mais nous ne saurions le lui dire assez, et c’est la grande part de vérité qui se trouve dans la théorie de l’action directe, on n’obtient pas de réformes sérieuses par personnes interposées…»
« Or, s’il est permis de faire un reproche à cette classe ouvrière belge qui, laissée par ses exploiteurs et ses maîtres dans l’ignorance et la misère, a donné, depuis vingt ans, tant de preuves de vaillance et d’esprit de sacrifice, c’est, peut-être, d’avoir trop compté sur l’action politique et sur l’action coopérative, qui exigeaient le moindre effort ; c’est de n’avoir pas assez fait pour l’action syndicale ; c’est d’avoir un peu trop cédé à cette illusion dangereuse que, le jour où elle aurait des mandataires à la Chambre, les réformes lui tomberaient comme des alouettes rôties dans la bouche… »

Ainsi, de l’avis des hommes cités ci-dessus - et aussi de notre avis à nous - l’Action directe développe le sentiment de la personnalité humaine, en même temps que l’esprit d’initiative. En opposition à la veulerie démocratique, qui se satisfait de moutonniers et de suiveurs, elle secoue la torpeur des individus et les élève à la conscience. Elle n’enrégimente pas et n’immatricule pas les travailleurs.

Au contraire ! Elle éveille en eux le sens de leur valeur et de leur force, et les groupements qu’ils constituent en s’inspirant d’elle sont des agglomérats vivants et vibrants où, sous le poids de sa simple pesanteur, de son immobilité inconsciente, le nombre ne fait pas la loi à la valeur. Les hommes d’initiative n’y sont pas étouffés et les minorités qui sont - et ont toujours été - l’élément de progrès, peuvent s’y épanouir sans entraves et, par leur effort de propagande, y accomplir l’œuvre de coordination qui précède l’action.

L’Action directe a, par conséquent, une valeur éducative sans pareille : elle apprend à réfléchir, à décider, à agir. Elle se caractérise par la culture de l’autonomie, l’exaltation de l’individualité, l’impulsion d’initiative dont elle est le ferment. Et cette surabondance de vitalité, d’expansion du « moi » n’est en rien contradictoire avec la solidarité économique qui lie les travailleurs entre eux car, loin d’être oppositionnelle à leurs intérêts communs, elle les concilie et les renforce : l’indépendance et l’activité de l’individu ne peuvent s’épanouir en splendeur et en intensité qu’en plongeant leurs racines dans le sol fécond de la solidaire entente.

L’Action directe dégage donc l’être humain de la gangue de passivité et de non-vouloir en laquelle tend à le confiner et l’immobiliser le démocratisme. Elle lui enseigne à vouloir, au lieu de se borner à obéir, à faire acte de souveraineté, au lieu d’en déléguer sa parcelle. De ce fait, elle change l’axe d’orientation sociale, en sorte que les énergies humaines, au lieu de s’épuiser en une activité pernicieuse et déprimante, trouvent dans une expansion légitime l’aliment nécessaire à leur continuel développement.


Éducation expropriatrice

Il y a une cinquantaine d’années, dans la période dix-huit cent quarante-huitarde, alors que les républicains avaient encore des convictions, ils avouaient combien était illusoire, mensonger et impuissant le système représentatif et ils cherchaient le moyen d’obvier à ses tares. Rittinghausen, trop hypnotisé par les superfétations politiques qu’il supposait indispensables au progrès humain, crut avoir trouvé la solution dans la « représentation directe ». Proudhon, au contraire, pressentant le syndicalisme, évoquait le fédéralisme économique qui se prépare et qui dépasse, de toute la supériorité de la vie, les concepts inféconds de tout le politicianisme : le fédéralisme économique qui est en gestation dans les organisations ouvrières implique la résorption par les éléments corporatifs des quelques fonctions utiles grâce auxquelles l’État illusionne sur sa raison d’être et, en même temps, l’élimination de ses fonctions nuisibles, compressives et répressives, grâce auxquelles se perpétue la société capitaliste.

Mais, pour que cette floraison sociale soit possible, il faut qu’un travail préparatoire ait, au sein de la société actuelle, coordonné les éléments qui auront fonction de la réaliser. C’est à cela que s’emploie la classe ouvrière. De même que c’est par la base que se construit un édifice, c’est par la base que s’accomplit cette besogne interne qui est, simultanément, œuvre de désagrégation des éléments du vieux monde et œuvre de gestation de la réédification nouvelle. Il ne s’agit plus de s’emparer de l’État, non plus que de modifier ses rouages ou changer son personnel ; il s’agit de transformer le mécanisme de la production, en éliminant le patron de l’atelier ; de l’usine, et en substituant, à la production à son profit, la production en commun et au bénéfice de tous… ce qui a pour conséquence logique la ruine de l’État.

Cette œuvre d’expropriation est commencée : pied à pied elle se poursuit par les luttes quotidiennes contre le maître actuel de la production, le capitaliste ; ses privilèges sont sapés et amoindris, la légitimité de sa fonction directrice et maîtresse est niée, la dîme qu’il prélève sur la production de chacun, sous prétexte de rémunération du capital, est tenue pour vol. Aussi, petit à petit, est-il refoulé hors de l’atelier - en attendant qu’il en soit chassé définitivement et radicalement.

Tout cela, cette besogne intérieure qui va s’amplifiant et s’intensifiant chaque jour, c’est de l’Action directe en épanouissement. Et quand la classe ouvrière, ayant grandi en force et en conscience, sera apte à l’œuvre de prise de possession et y procédera, ce sera encore de l’Action directe !

Lorsque l’expropriation capitaliste sera en voie de réalisation, alors que les actionnaires des Compagnies de chemins de fer verront leurs titres - « parchemins » de l’aristocratie financière - tombés à zéro, alors que la séquelle parasitaire des directeurs et autres magnats du rail ne sera plus entretenue à rien faire, les trains continueront à rouler… Et cela, parce que les travailleurs des chemins de fer seront intervenus directement : leur syndicat, de groupement de combat, s’étant mué en groupement de production, aura désormais la charge de l’exploitation - non plus en vue de profits personnels, pas même simplement et étroitement corporatifs, mais pour le bien commun.

Ce qui se sera fait dans les chemins de fer pareillement se fera dans toutes les branches de la production.

Mais, pour mener à bien cette œuvre de liquidation du vieux monde d’exploitation, il faut que la classe ouvrière se soit familiarisée avec les conditions de réalisation du milieu nouveau, qu’elle ait acquis la capacité et la volonté de le réaliser elle-même ; il faut qu’elle ne table, pour faire face aux difficultés qui surgiront, que sur son effort direct, sur les compétences qu’elle puisera en elle, et non sur la grâce de « personnes interposées », d’hommes providentiels, d’évêques nouveau style - auquel cas l’exploitation ne serait pas extirpée et se continuerait sur un mode différent.


La Révolution est œuvre d’action quotidienne

Il s’agit donc, pour préparer la voie, d’opposer aux conceptions déprimantes, aux formules mortes, représentatives d’un passé qui persiste, des notions qui nous aiguillent vers les indispensables matérialisations de volonté. Or, ces notions nouvelles ne peuvent découler que de la mise en œuvre systématique des méthodes d’Action directe. C’est, en effet, du profond courant d’autonomie et de solidarité humaine, intensifié par la pratique de l’action, que jaillit et prend corps l’idée de substituer au désordre social actuel une organisation où il n’y ait place que pour le travail et où chacun aura libre épanouissement de sa personnalité et de ses facultés.

Cette œuvre préparatoire de l’avenir n’est, grâce à l’Action directe, nullement contradictoire avec la lutte quotidienne. La supériorité tactique de l’Action directe est justement son incomparable plasticité : les organisations que vivifie sa pratique n’ont garde de se confiner dans l’attente, en pose hiératique, de la transformation sociales. Elles vivent l’heure qui passe avec toute la combativité possible, ne sacrifiant ni le présent à l’avenir ni l’avenir au présent. Aussi résulte-t-il, de cette aptitude à faire face simultanément aux nécessités du moment et à celles du devenir, et de cette concordance entre la double besogne à mener de front, que l’idéal poursuivi, loin d’être obscurci ou négligé, se trouve, par ce fait même, clarifié, précisé, mieux entrevu.

Et c’est pourquoi il est aussi stupide que mensonger de qualifier de « partisans du tout eu rien » les révolutionnaires qu’inspirent les méthodes de l’Action directe. Certes, ils sont partisans de TOUT arracher à la bourgeoisie ! Mais, en attendant d’être assez forts pour accomplir cette besogne d’expropriation générale, ils ne restent pas inactifs et ne négligent aucune occasion de conquérir des améliorations parcellaires qui, réalisées par une diminution des privilèges capitalistes, constituent une sorte d’expropriation partielle et ouvrent la voie à des revendication de plus grande amplitude.

Il apparaît donc que l’Action directe est la nette et pure concrétion de l’esprit de révolte : elle matérialise la lutte de classes qu’elle fait passer du domaine de la théorie et de l’abstraction dans le domaine de la pratique et de la réalisation. En conséquence, l’Action directe, c’est la lutte de classes vécue au jour le jour, c’est l’assaut permanent contre le capitalisme.

Et c’est pour cela qu’elle est tant honnie par les politiciens - sigisbées d’un genre spécial - qui s’étaient constitués les « représentants », les « évêques » de la démocratie. Or, si la classe ouvrière, dédaignant la démocratie, la dépasse et cherche sa voie au-delà, sur le terrain économique, que deviendront les « personnes interposées » qui s’érigeaient en avocats du prolétariat ?

Et c’est pour cela qu’elle est encore plus honnie et réprouvée par la bourgeoisie ! Celle-ci voit sa ruine rudement accélérée par le fait que la classe ouvrière, puisant dans l’Action directe une force et une exaltation grandissante, rompant définitivement avec le passé, et se constituant par ses moyens propres une mentalité nouvelle, est en passe de réaliser le milieu nouveau.

 


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