John Zube

Vers les communautés volontaires

(1986)

 


Note

L’aspect théorique et pratique qui caractérise au mieux la panarchie est le volontarisme. Grâce au volontarisme, les chances de parvenir à la paix et à la liberté (pour un individu et pour des groupes) sont plus importantes qu'à travers tout autre arrangement personnel et social. En effet, l’idée qu'un individu puisse lutter contre les choix volontaires d’une autre personne ne fait pas réellement partie de l'expérience humaine (à moins qu'il n'y ait en jeu des facteurs pathologiques graves). Dans ces trois courts écrits, John Zube souligne les liens entre panarchie, paix et liberté, et montre une fois de plus que l’absence d’un pouvoir unique territorial et la possibilité de former des communautés volontaires (volontarisme) sont les conditions préalables essentielles pour la réalisation de la paix et de la liberté.

Source: John Zube, The road to Voluntarism

 


 

La panarchie au service de la paix et de la liberté

La panarchie n'est rien d'autre que l'application cohérente d'un principe anarchiste fondamental qui a été souvent exprimé et formulé de diverses manières.

C'est ce que dit Errico Malatesta (Le programme anarchiste, 1899) :

"Ainsi la liberté pour tous, pour qu'on puisse propager ses idées et les expérimenter. Liberté sans autre restriction que celle qui découle tout naturellement du même droit pour tous les autres d'être libres."

De telles clauses générales, souvent même contenues dans les déclarations des droits adoptées par les gouvernements, peuvent malheureusement être interprétées très différemment, et l'ont été, par les anarchistes, les libertaires et les partisans de l’étatisme.

Les panarchistes affirment qu'ils sont les seuls à avoir donné à cette idée une interprétation constamment anarchiste, volontariste et individualiste.

La meilleure analogie est probablement celle de la tolérance religieuse par opposition à la hiérarchie religieuse. En vertu de cette liberté religieuse, toute personne tolérante peut librement garder et pratiquer ses croyances religieuses à côté des libres penseurs, rationalistes, agnostiques, athées et humanistes, qui s'occupent de leurs affaires.

Ils peuvent encore se disputer les uns avec les autres, longuement, mais seulement avec des mots. Sinon, ils coexistent pacifiquement et ils laissent chacun libre, sans être dérangé. Ils peuvent seulement chercher à faire des convertis individuels à leur cause.

Les panarchistes font de même dans la sphère politique, économique et sociale. Ils veulent l’étatisme pour les étatistes et l'anarchie pour les anarchistes ; toute forme d'étatisme pour ceux qui y croient ("tant qu'ils peuvent le supporter") et toute forme d'organisation non gouvernementale pour ceux qui y croient.

Comme l'a dit K. H. Z. Solneman:

"A chacun le gouvernement de ses rêves."

Auquel j'ai ajouté: "ou le non-gouvernement de ses rêves."

L'hypothèse est que, dans ce cas, les différents groupes auraient moins de raisons et de motivations pour s'opposer aux actions des autres, qui ne s'occupent que des décisions concernant leur vie, et cela à leurs frais et risques.

Un tel changement a naturellement des conséquences sur les luttes actuelles des partis, la résistance et les attentats terroristes, les guerres civiles et les guerres internationales. A la différence de la panarchie, tout cela suppose une règle territoriale uniforme pour tous, et presque aucune exception n’est tolérée dans les domaines politique, économique et social.

Nous avons déjà de la panarchie (sans en être conscients) dans beaucoup d'autres domaines de la vie qui sont les plus importants aux yeux de la plupart des gens, à savoir, par exemple, dans le sport, la mode, l'alimentation, le divertissement, les arts, l'artisanat, le choix d'un emploi ou d'une profession, le choix de la lecture, des activités d'étude et d'enseignement, les modes de vie privée, les choix de déplacement et de transport privés, les moyens médicaux et physiques alternatifs, les formes organisationnelles des entreprises privées et coopératives, une grande variété d'associations bénévoles à des fins diverses, dans les amitiés et les relations sexuelles (même les options contractuelles faciles du mariage et du divorce sont panarchistiques), dans la religion et les expériences scientifiques naturelles.

Cependant, en raison d'un certain nombre de mythes, de préjugés et d'erreurs populaires, nous avons jusqu'à présent exempté les sphères politique, économique et sociale de ce type de liberté d'action, de concurrence ou de liberté expérimentale.

Les panarchistes ne sont rien d'autre que des anarchistes cohérents, qui veulent réaliser cette liberté également dans ces trois sphères importantes, jusqu'ici monopolisées par les gouvernements territoriaux.

Ils s'attendent à obtenir, à travers cette extension de la liberté (qui inclut même la liberté de ne pas être libre, selon le choix individuel), au moins le même type d'avantages (indépendamment de la justification éthique), qui peuvent dériver de la liberté d'action dans les domaines mineurs précités, où la diversité des actions est déjà la norme, chose acceptée et que chacun fait à sa guise, sans s’imposer aux autres et considère cette tolérance mutuelle comme acquise.

La panarchie ne signifie rien d'autre que l'extension de la liberté d'expérimenter et d'agir dans toutes les sphères, à condition que les mêmes libertés soient pleinement respectées pour les autres et leurs différents choix.

De plus, les panarchistes sont suffisamment réalistes pour se rendre compte que des simples mots, aussi savamment combinés et avancés soient-ils, n'ont pas un pouvoir de persuasion suffisant sur la plupart des autres personnes. Ils ne l'ont pas eu, ce pouvoir, depuis des centaines d'années et il est peu probable qu'ils l'acquièrent au cours des centaines d'années à venir, à savoir le pouvoir de persuader tous les peuples d'adhérer à une forme particulière d'anarchie.

La panarchie est une sorte de compromis sans compromis. Chacun fait ce qu'il veut dans ses propres affaires - mais il n'impose pas son idéal aux autres - à moins que les autres n'en viennent à l'accepter individuellement.

La liberté de vivre son style de vie préféré parmi des personnes partageant les mêmes idées, indépendamment des choix des autres, qu'on réalise entre soi, est par exemple déjà une grande réussite pour les anarchistes.

En outre, dans une telle nouvelle situation sociale, ils ont non seulement la liberté verbale et éducative de faire plus de convertis et la chance, aussi petite soit-elle, de persuader un jour tout le monde d'accepter l'anarchie pour soi, mais ils sont aussi tout à fait libres de montrer, à leurs voisins et à tous les autres observateurs proches, les bénéfices qu'ils peuvent en tirer.

Leurs actions couronnées de succès, ainsi que leurs échecs, seraient également susceptibles de faire l'objet d’intérêt dans le monde entier.

Les actes sont plus éloquents que les mots. Les actions menées dans d'autres pays, d'autres cultures, d'autres régions linguistiques, etc. n'ont pas tout à fait les mêmes pouvoirs de persuasion, en dépit des médias modernes, pour faire en sorte que d'autres façons de vivre, de travailler, de jouir et de se gouverner apparaissent aussi intéressantes et persuasives que celles qui sont entreprises de près.

Même lorsque ces actions sont désapprouvées ou méprisées par autrui, les autres n'ont, dans de telles situations, rien à craindre, puisqu'elles ne leur seront pas imposées.

Ils restent libres de rejeter toutes les pratiques qu'ils n'aiment pas et de n'utiliser ces pratiques qu'à titre d'exemple dissuasif ou pour leur propre amusement.

* * *

Sur la route panarchiste vers la paix et la liberté

L'appartenance à une communauté, une collectivité, une société ou une coopérative anarchiste deviendra-t-elle jamais obligatoire ?

Les non-anarchistes doivent-ils seulement avoir le choix entre la mort ou l'adoption de l'anarchie pour eux-mêmes ?

Les anarchistes sont-ils prêts à tolérer des activités étatistes chez les partisans adultes de l’étatisme de la même manière qu'ils veulent que leurs activités anarchistes soient tolérées par les actuels étatistes ?

Les anarchistes sont-ils suffisamment en faveur des choix individuels libres pour permettre à d'autres personnes de faire des choix bien différents de ceux qu'ils feraient pour leurs propres groupes ?

Ou bien la plupart des anarchistes, comme la plupart des étatistes et des autoritaires, des centralistes, des territorialistes, etc., veulent-ils que, à un moment donné, un seul type de société supposée idéale puisse exister dans un pays ?

Faut-il donc distinguer les anarchistes volontaires des anarchistes autoritaires ?

Si l'on croit vraiment en un système quelconque, on a toujours tendance à imaginer que tous les autres pourraient ou devraient partager nos convictions et qu'un jour ils le feront.

Mais faut-il être prêts à attendre aussi longtemps qu'il le faudra pour convaincre tout le monde ?

Faut-il alors reporter la réalisation de l'anarchie jusqu'à ce que tous soient devenus anarchistes - voire jamais ?

Ou faut-il plutôt viser des institutions alternatives pour tous ceux qui le désirent, chercher l'autonomie des minorités, faire ses propres affaires à ses risques et périls et à ses frais, tout en laissant les autres libres de faire ce qu'ils désirent, aussi odieux que cela puisse être pour soi-même ?

Si l'appartenance à des communautés et des sociétés anarchistes n'est pas obligatoire, qu'en est-il des libertés et des droits, même limités, que les autres souhaitent pour eux-mêmes ?

Peuvent-ils être libres de s'organiser en fonction de leur propre choix, sans être dérangés par les anarchistes qui sont libres de faire ce qu'ils veulent ? Si c'est le cas, disons-le tout de suite et très clairement : d'abord et avant tout, et en tant que réalistes défenseurs des droits et libertés des autres aussi, nous ne voulons que l'anarchie pour les anarchistes et l'étatisme pour les étatistes, selon leurs propres choix libres et individuels.

Sur le plan organisationnel, cela nécessiterait naturellement des changements, des préparatifs et des précautions.

Les seules transformations tout à fait fondamentales seraient l'adhésion volontaire, fondée sur la sécession individuelle et l'organisation non territoriale, en vertu de contrats ou lois personnels de choix.

En d'autres termes :

Une autonomie des minorités et des majorités pour tous ceux qui le souhaitent, fondée sur la souveraineté individuelle, partagée et combinée autant que les individus le souhaitent.

* * *

Comment les communautés anarchistes pourraient-elles coexister pacifiquement, même avec les communautés étatistes, chaque individu étant libre de choisir entre elles

Pour la transformation, il faudrait évidemment se passer de "solutions" centralisatrices, nationales, obligatoires, uniformes, territoriales et majoritaires.

Les autres options sont:

- Adhésion volontaire pour tous, fondée sur le sécessionnisme et l'associationnisme individuels,

- Organisation non territoriale en vertu de lois personnelles ou d'accords et contrats personnels et coopératifs.

Le volontarisme et l'organisation non territoriale devront être combinés pour rendre cette solution pratique.

Lorsque les alternatives ne sont autorisées que sur une base territoriale, seuls des Etats-nations exclusifs sont acceptés, peut-être de plus petite dimension, ou plusieurs ghettos, réserves, camps de concentration et systèmes de déportation, pour atteindre “l’intégrité territoriale” et l'uniformité souhaitées, qui n'ont rien à voir avec la liberté individuelle.

Puisqu'il n'y a rien de tout à fait nouveau sous le soleil, en règle générale il faut s'attendre à ce qu'à un certain moment, quelque part, entre certaines personnes, une telle alternative ait déjà été pratiquée dans une certaine mesure et pour un certain temps.

Si l'on ne se fie pas uniquement aux nationalistes, aux centralistes et aux historiens étatistes, on peut en effet trouver un certain nombre de précédents historiques et même de pratiques contemporaines pour l'alternative “panarchiste”. Par exemple, différents “gouvernements” ou sociétés libres comme le souhaitent leurs clients, consommateurs ou sujets, même en ce qui concerne les services ou mauvais services gouvernementaux.

La panarchie tente d'examiner tous les précédents historiques et toutes les possibilités futures de ce type et toutes les théories avancées jusqu'ici sur ces sujets et tente de les développer davantage, afin de fournir une philosophie politique, économique et sociale de la liberté qui libèrerait les énergies créatrices de chacun dans ses propres cercles choisis, tout en libérant ou créant des nouvelles options pour résister à tout privilège, monopole, contrainte, imposition et agression.

Car les panarchistes ne rêvent pas seulement que des personnes non violentes soient libres de faire leurs choix mais aussi que tous les peuples soient également libres de résister aux agresseurs et de protéger leur mode de vie de diverses manières énergiques et légitimes et de collaborer à ces efforts de résistance et de protection de différentes manières.

La liberté a beaucoup plus et mieux à offrir que l'étatisme.

Dans un avenir prévisible, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que tout le monde s'entende sur une protection, une résistance et une méthode pénale supposées idéales.

Ainsi, dans une société réorganisée panarchiquement, il y aura une grande variété de systèmes de protection, de services de police et d'options de juridiction, y compris, naturellement, les efforts d'autodéfense et de surveillance de quartier et toutes sortes de systèmes de juridiction volontaire et d'arbitrage ou de jurys populaires et libres, tous convenus à l’avance.

Les différents groupes autonomes et non territoriaux auraient leurs pactes "internationaux" les uns avec les autres pour toutes les infractions qui auraient lieu à travers les "frontières" non territoriales entre eux.

 


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