Emmanuel Mounier

passages de
Anarchie et Personnalisme

(1937)

 



Note

Dans ce texte Emmanuel Mounier fait une présentation et une analyse très intéressantes de la pensée anarchiste (par rapporte au socialisme autoritaire et étatiste) et des différentes formes de démocratie (représentative, directe, révolutionnaire). Le but général est de montrer d’un part que les anarchistes avaient raison à propos du pouvoir parce que, comme le dit Mounier dans un façon très directe: « Il  n'y a pas d'abus du pouvoir, il y a le pouvoir, qui abuse par nature. » Et d’autre part, de montrer que même le prétendu pouvoir du peuple qui passe sous le nom de démocratie « n'est qu'une cratie, une tyrannie parmi d'autres, celle du nombre, un absolutisme, celui des majorités, la plus exécrable de toutes ».
Une fois que les choses sont clarifiées, la fin des illusions pourrait bien représenter le passage nécessaire pour restituer à l’individu son rôle et ses prérogatives de maître directement responsable de sa vie et de son propre développement.

 


 

Anarchie et Anarchisme

D'une rencontre, à Londres, entre mutuellistes proudhoniens français et trade-unionistes anglais vient de naître la première Association internationale de travailleurs. Marx et Engels sont dans les coulisses. Leur rôle dans la constitution de cette première Internationale, l'énergie qu'ils dépensent à en assurer les premiers pas, ne font pas de doute, Bakounine leur a rendu un hommage public. Mais leur dévouement n'est pas simple. Doctrinaires, leur passion ne va pas directement aux hommes et à leur misère, elle traverse leur système et souvent s'y attarde. Tout idéologue (en ce sens) est un autoritaire. «Nous avons la science absolue de l'histoire. Nous forcerons donc les hommes bon gré mal gré dans l'histoire telle que nous la concevons.» Et ils ont la conscience tranquille, puisque, dans leur système, c'est l'histoire qui force les hommes et non pas leur propre fantaisie. L'absolutisme, enfin, entraîne infailliblement l'appareil policier; intrigues, truquages de textes, agents secrets, infiltrations, mouchardages, les tactiques de Congrès sont déjà au point.

Marx veut s'emparer du Conseil général de l'Internationale, et, par lui, imposer ses directions à l'ensemble du mouvement. La résistance s'organise dans cette même Suisse romande où se sont tenus les premiers Congrès. Les «personnalistes» du mouvement ouvrier d'alors fondent l'Alliance de la Démocratie socialiste, qui demande son adhésion à l'Internationale et se la voit refuser. Ils proposent eux-mêmes de renoncer à leur caractère international tout en maintenant leurs sections avec leur esprit et leur programme propre. Le Conseil général accepte.

Mais vient la guerre de 1870. On ne dira jamais assez l'influence qu'eut la victoire de l'Allemagne sur les destins du mouvement ouvrier. Georges Sorel voyait la première cause de l'impérialisme prolétarien dans la longue habitude à la soumission et à l'autoritarisme que les guerres de l'Empire incorporèrent au peuple français. La victoire de 1871 assura plus fermement sur l'Europe réelle l'hégémonie du marxisme autoritaire que celle du militarisme prussien sur l'Europe apparente. Dès le premier mois de la guerre, en 1870, Marx écrit au Comité de Brunswick-Wolfenbüttel : «Cette guerre a transféré le centre du mouvement ouvrier de France en Allemagne.» Dans le manifeste (de sa main) envoyé le 9 septembre à tous les membres de l'Internationale, il retient les ouvriers français de «se laisser entraîner par les souvenirs de 1792», de confondre défense nationale et révolution. À la fin du même mois, ayant assisté en effet à l'échec du soulèvement révolutionnaire de Lyon, Bakounine écrit à son ami Palix ces lignes prophétiques, quand on pense à ce que devint le socialisme national allemand après 1930: « Je commence à penser maintenant que c'en est fait de la France... Elle deviendra une vice-royauté de l'Allemagne. À la place de son socialisme, vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands, qui ne diront plus que ce que les baïonnettes prussiennes leur permettront de dire. L'intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse, unie au Knout du tsar de Saint-Pétersbourg vont assurer la tranquillité et l'ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l'Europe. Adieu la liberté, adieu le socialisme, la justice pour le peuple et le triomphe de l'humanité.» Bakounine avait choisi pour titre à son principal ouvrage : «L'Empire Knouto-germanique.» Un an plus tard, Andrée Léo constatera que ce sont les Allemands qui, dans l'Internationale, envahissent les Conseils, et font de la fausse unité, de la centralisation despotique, tandis que les latins résistent. «Est-ce donc M. de Bismarck, s'écrie-t-elle, qui règne au Conseil de Londres?» (Le Conseil général est alors à Londres.) Et elle ajoute : «En même temps que Guillaume I se faisait empereur, Karl Marx se sacrait pontife de l'Association internationale.» Certes, des forces historiques plus puissantes que les conspirations des hommes jouaient en tout cela. Guillaume a très bien vu qu'en France le centralisme avait fait son temps, tandis que les socialistes allemands, dans une Allemagne encore embarrassée de féodalité, aspiraient à un État fortement centralisé comme à une libération. L'Allemagne révolutionnaire, écrivait-il dans le Bulletin de la Fédération, fait sa crise jacobine: «Nos idées sont séparées des leurs par un siècle presque entier.» Singulière lucidité, qui distinguait dans le socialisme allemand naissant l'impulsion, il faut peut-être dire la nécessité historique, qui cinquante ans plus tard le précipiterait dans l'État national-socialiste, comme il l'eût précipité dans un césarisme prolétarien, si Versailles n'était venu peser contre l'internationale dans la balance de l'histoire.

Immédiatement après 1870, le combat, qui avait traîné jusqu'alors, se précipite. La Fédération romande se casse en deux: les autoritaires - ceux du Temple-Unique - et les antiautoritaires. Désavoués par le Conseil général, ces derniers créent, en novembre 1871, la fameuse Fédération jurassienne qui va bientôt polariser autour d'elle - pour un temps - toute l'Internationale. Ils font appel auprès de tous les Internationaux de la politique autoritaire du Conseil général, qui tâche d'ajourner les Congrès pour maintenir son pouvoir. Marx dicte au Conseil ses réponses, ses pamphlets contre la Fédération rebelle. Il sent l'Internationale lui glisser entre les doigts: l'Espagne, l'Italie se solidarisent avec les Suisses. Il reconnaît bien que l'anarchie, au sens de résistance à toute oppression, est l'inspiration centrale du mouvement ouvrier, mais il feint de croire que les Jurassiens refusent toute organisation. Depuis quelque temps Bakounine, parmi ses amis suisses, est entré dans le jeu. Le combat devient un combat singulier: Marx n'a plus seulement devant lui des rebelles, mais un concurrent direct, une tête moins solide sans doute que la sienne, mais une combativité à toute épreuve et une puissance prophétique. Dès lors il trépigne contre «la section russe» de Genève, ne craint pas de déshonorer Bakounine en le présentant comme un agent du tsar. La Fédération jurassienne, lasse des intrigues, provoque un combat à découvert en proposant au Congrès de l'Internationale à La Haye, en 1872, «l'abolition du Conseil général et la suppression de toute autorité dans l'Internationale». Marx s'assure au Congrès une majorité artificielle, accuse les fédéralistes, sans en croire un mot, de constitution de Ligue secrète, fait expulser Bakounine et Guillaume. Heureuse race d'hommes libres: Guillaume, sortant  du Congrès, descend dans les rues respirer la joie d'être honnête, s'arrête à regarder les servantes hollandaises qui lavent les façades à grande eau avec de petites pompes, goûte «du poisson fumé, avec un verre de la bière plate et fade que boivent les ouvriers du pays», et le soir, dans une de ces salles boisées, opulentes et sombres, où se réunissent les guildes locales, les victimes de l'ostracisme peuvent avec une calme assurance, une fraternité de petite banlieue, s'émerveiller aux mélopées des camarades russes et s'échauffer aux séguedilles des Espagnols, pendant que quelque part les comités majoritaires comptent les points et préparent de nouvelles manoeuvres.

À peine revenus de La Haye, les Jurassiens se réunissent en Congrès à Saint-Imier. Ils dénient à la majorité d'un Congrès le droit d'imposer, dans aucun cas, sa volonté à la minorité. Ils décident d'entretenir des rapports permanents avec toutes les Fédérations minoritaires. Le Conseil général envoie un ultimatum de quarante jours aux Congressistes de Saint-Imier pour se soumettre. Mais pendant ce temps la Belgique, l'Espagne, l'Angleterre gagnent le camp des rebelles. En janvier 1873, le Conseil général prononce la suspension de la Fédération jurassienne, puis, Marx, trouvant la mesure insuffisante, expulse toutes les Fédérations rebelles auxquelles se sont jointes plusieurs autres: Hollande, États-Unis, Italie. Jules Guesde lui-même va se dire anticentraliste! Les Fédérations antiautoritaires sont devenues si nombreuses qu'à son Congrès annuel, en 1873, la Fédération jurassienne peut déclarer que le seul congrès valable de l'Internationale est désormais celui qui sera convoqué par les Fédérations réunies, et non par le Conseil général. Celui-ci cependant convoque un Congrès à Genève, en septembre 1873. Les Fédérations autonomes décident de tenir, au même siège, un Congrès séparé sous le nom de «Sixième Congrès général de l'Internationale». Le Congrès fédéraliste reconnaît comme seul lien entre les travailleurs leur solidarité économique, chaque fédération restant libre de suivre la politique de son choix. Il vote l'abolition du Conseil général, et de nouveaux statuts à l'Internationale. Le Congrès centraliste ne réunit à grands frais que neuf délégués, et se voit désavoué par le secrétaire lui-même de l'Internationale.

La victoire de la tendance antiautoritaire semble dès lors acquise. Au VIle Congrès, à Bruxelles, en 1874, la majorité se fait aisément contre l'État ouvrier et centralisateur. Le mouvement ouvrier garde encore, au-delà de 1871, l'impulsion de ses origines. Mais la victoire allemande commence à jouer. Aux antiautoritaires, depuis que la réaction versaillaise a rayé provisoirement le mouvement ouvrier français de la carte de l'Internationale, il manque l'assise d'un grand pays. Il va bientôt leur manquer un grand animateur: Bakounine, blessé à mort, disparaît en 1877. La première Internationale est morte entre les mains de Marx. La seconde et la troisième lui donneront sa revanche. Sauf en Espagne, où il est resté vivace et constructif, le courant «anarchiste» est peu à peu refoulé de la social-démocratie; de plus en plus parlementaire, celle-ci sclérose le mouvement ouvrier et le conduit à la mort dans le somptueux appareil des grandes masses nationales et étatistes. Le ferment anarchiste se réfugie dans l'effervescence de base et dans le noyau de résistance que le syndicalisme oppose à l'étatisme politique. Quatre ans de guerre devaient enlever une nouvelle fois aux peuples le goût de la liberté. Il n'est pas étonnant qu'épuisés, vidés de tout ressort par une militarisation des esprits sans précédent, ils se soient jetés pour la plupart dans le sens où la social-démocratie les poussait depuis de longues années: centralisme, étatisme, nationalisme et dictature. Allemagne, Italie ou U.R.S.S. sur ce point ont suivi la même ligne d'histoire, si fondamentales soient par ailleurs leurs différences: elle leur a été commandée par les suites et la préparation de la guerre.

Le problème qui se pose à nous est déjà vivement éclairé par ce rayon d'histoire. Il est angoissant. Dans les pays qui résistent encore, les mouvements ouvriers vont-ils continuer à confondre aveuglément le destin du prolétariat avec un impérialisme qui, même dirigé par des hommes sortis de leurs rangs, ne sera qu'une nouvelle forme d'oppression, la plus cruelle sans doute? Vont-ils, par une réaction insuffisamment élaborée, se rejeter vers un anarchisme primitif, et un révolutionnarisme exaspéré, rejetant la maturation politique indiscutable que leur a donnée l'apport marxiste et la tactique communiste, quelque réserve qu'on puisse faire à leur sujet? Il est temps que le mouvement ouvrier, spécialement en France où une telle poussée de liberté remonte de son passé, prenne conscience de ses ennemis du dedans. Si nos formules lui apparaissent encore un peu étrangères, ces pages sont pour lui rappeler qu'il peut trouver dans sa tradition même les amorces de son redressement. La classe ouvrière profitera-t-elle de ce moment fragile de l'histoire pour comprendre que certains esprits libéraux, certains chrétiens, dont elle se croyait l'adversaire d'instinct, lui apportent une fraternité plus désintéressée que des hommes dont un certain goût de la puissance est le ressort principal? Au moins ferons-nous l'impossible pour que cette prise de conscience perce les préjugés et réveille des traditions assoupies.

 


 

Autorité et pouvoir

Deux textes nous définiront bien ce qu'entendaient par ces mots les théoriciens de l'anarchie positive.

L'un, de Bakounine, sur ce qu'elle rejette : «En un mot, nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu'elle ne pourrait tourner jamais qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l'immense majorité asservie. Voilà en quel sens nous sommes anarchistes.» [Bakunin, Dieu et l’État]

L'autre de Kropotkine, sur ce qu'elle désire: «Nous nous représentons une société dans laquelle les relations entre membres sont réglées, non plus par des lois - héritage d'un passé d'oppression et de barbarie - non plus par des autorités quelconques, qu'elles soient élues ou qu'elles tiennent leur pouvoir par droit d'héritage - mais par des engagements mutuels, librement consentis et toujours révocables, ainsi que par des coutumes et usages, aussi librement agréés. Ces coutumes, cependant, ne doivent pas être pétrifiées et cristallisées par la loi ou par la superstition, elles doivent être en développement continuel, s'ajustant aux besoins nouveaux, au progrès du savoir et des inventions, et aux développements d'un idéal social de plus en plus rationnel et de plus en plus élevé.

«Ainsi - point d'autorité, qui impose aux autres sa volonté. Point de gouvernement de l'homme par l'homme. Point d'immobilité de la vie: une évolution continuelle, tantôt plus rapide, tantôt ralentie, comme dans la vie de la Nature. Liberté d'action laissée à l'individu pour le développement de toutes ses capacités naturelles, de son individualité - de ce qu'il peut avoir d'original, de personnel. Autrement dit - point d'actions imposées à l'individu sous menace d'une punition sociale, quelle qu'elle soit, ou d'une peine surnaturelle, mystique: la société ne demande rien à l'individu qu'il n'ait librement consenti en ce moment même à accomplir. Avec cela - égalité complète de tous pour tous.» [Kropotkin, La Science moderne et l’Anarchie]

Sans diminuer la rigueur et la nouveauté de ces revendications, Proudhon tenait à souligner que «l'anarchie figure pour plus des trois quarts dans la constitution de la société, puisque l'on doit comprendre, sous ce nom, tous les faits qui relèvent exclusivement de l'initiative individuelle.» [Le Principe Fédératif]

Le point critique de la pensée anarchiste est donc son attaque de l'autorité ou du pouvoir. Notons qu'elle identifie les deux notions l'une à l'autre. «L'Autorité est le gouvernement dans son principe et le gouvernement est l'Autorité en exercice.» [Proudhon, Idée générale de la Révolution]  C'est à ce nœud que toute la critique anarchisante est suspendue.

 


 

La dialectique malheureuse du Pouvoir

Proudhon même, au moment de sa critique anarchiste la plus radicale, reconnaît l'existence d'un ordre naturel où le pouvoir a sa place

Mais ce pouvoir naturel n'est pas séparé e la société, c'est-à-dire de la collectivité vivante et spontanée des hommes, il fait corps avec elle, il lui reste immanent, subordonné qu'il se trouve à toutes les forces collectives dont il est la résultante. Vienne une conception qui soutienne «que l'âme humaine vide et ténébreuse, sans autre moralité que celle de l'égoïsme, est incapable par elle-même de s'élever à la loi qui régit la société» : on requerra pour l'y incorporer, un pouvoir brutal d'assimilation.

Il n'a pas échappé à Proudhon, on le voit, que tout autoritarisme est lié à une conception pessimiste de l'homme. Il ne fait pas de distinction sur ce point entre le christianisme et le communisme autoritaire, entre l'Église et l'État, constituants indivisibles du gouvernement : leurs dogmes solidaires sont la perversion originelle de la nature humaine, l'inégalité essentielle des conditions, la perpétuité de l'antagonisme et de la guerre, la fatalité de la misère. D'où se déduit, pour le salut d'une humanité aussi impuissante, la nécessité du gouvernement, de l'obéissance, de la résignation et de la foi. «Pour dire toute notre pensée, nous regardons les institutions politiques et judiciaires comme la forme exotérique et concrète du mythe de la chute, du mystère de la Rédemption et du sacrement de pénitence.»  [Proudhon, Résistance à la révolution] On protestera que l'Église catholique (la seule, selon les anarchistes, qui ait avoué sans biaiser le lien du théisme à l'absolutisme) a toujours condamné une conception de la chute où la nature humaine serait radicalement souillée et désarmée? Hélas, l'humeur janséniste est tenace; fumant aujourd'hui encore à travers tant de sermons, elle n'avait cessé, au cours du XIX siècle, d'encrasser une importante littérature apologétique. Le romantisme ne faisait que l'échauffer: plus les uns poussaient au lyrisme, plus les autres sombraient au chagrin La réaction contre les mythes individualistes de 1789, de son côté, donnait à la théocratie un renouveau de vigueur: la théologie morale de Taparelli, qui faisait alors modèle, en est tout encombrée dans ses envolées, et non de la moins passionnée! Tout cela donnait aux affirmations chrétiennes sur l'homme et le pouvoir un accent, sinon un sens, propre à favoriser les contresens proudhoniens.

Que résulte de ces données ? Cette force collective que l'homme déchu ne peut soutenir ou créer, cette cohésion du corps social, on la cherchera hors et au-dessus de l'homme, dans une aliénation de l'indépendance de chacun et de la force collective totale de la société au profit d'un pouvoir personnel qui se sépare d'elle, se ramasse sur un individu ou sur une caste, et opprime du dehors le reste des hommes. Au «système de la prérogative personnelle ou du DROIT» se substitue alors le «système de la déchéance personnelle ou du NON-DROIT», au règne du droit le règne du pouvoir, à l'anarchie, l'autorité. Le pouvoir ne naît plus de la société et pour la société, il la crée, il la tient à son bon plaisir. Et on sait ce que parler veut dire : «Le pouvoir est par nature étranger au droit: c'est de la force.» Impérialiste à l'extérieur, tyrannique à l'intérieur par sa pente même.

 

Le mérite de la littérature anarchiste est de nous avoir laissé, jointes à cette vision cosmique de la genèse du pouvoir, de pénétrantes informations sur cette lourdeur fatale qui l'entraîne à l'oppression et sur cette vertu corrosive qu'il porte dans le cœur même de ses privilégiés.

Côté gouvernés, le pouvoir abêtit, dans toute la mesure où il établit un clivage entre des éléments actifs et des individus à peu près passifs, dont l'obéissance devient simple exécution mécanique. Les partis renoncent à juger et s'en rapportent aux comités; bientôt les hommes mêmes renoncent à leur humanité. Proudhon n'a cessé, contre les optimistes de la révolution, de dénoncer ce danger: les hommes qui ont le plus besoin de liberté en raison de leur détresse sont ceux mêmes qui, en raison de leur ignorance et de leur lassitude, aspirent aux formes sommaires de l'autorité. C'est le peuple, quand il est bien avili, qui réclame le tyran. C'est en ce sens qu'Alain a pu dire: la résistance au pouvoir rend bon. Elle est aussi un signe de santé. Mais il est un niveau au-dessous duquel elle ne trouve plus de ressort. Voulant rendre sensible au tsar, dans sa Confession, le désespoir du paysan russe, Bakounine lui détaille l'échelle d'oppressions qui le surplombe: chacun y a ses compensations, opprimé par le supérieur, opprimant l'inférieur; seul le paysan reçoit tout le poids de l'appareil sur les épaules, sans recours, sans dialogue possible avec le dessus, sans échappatoire vers plus bas que lui. C'est encore la condition du simple soldat dans l'appareil de guerre. Chaque fois qu'un pouvoir laisse ainsi se détacher de lui toute une zone d'humanité - et les anarchistes pensent que c'est la fatalité de tout pouvoir - il est condamné par la dignité même de l'homme. Il prépare, il justifie une explosion qui reste la seule issue possible à trop de désespoir, à trop de solitude et de dégradation.

Côté gouvernants, comme dit Alain, le pouvoir rend fou. C'est un des leitmotive de l'anarchie, à l'adresse des semi-libéraux et de tous les anarchistes; mais, qu'on ne fait pas, dans son cœur, au pouvoir sa part; que toujours, quelle que soit son origine et quelle que soit sa forme, il tend au despotisme. «Rien n'est plus dangereux pour l'homme que l'habitude de commander», d'avoir raison. (Le vrai chef, disait récemment un apprenti dictateur, est celui qui ne consent jamais à admettre qu'il ait tort.) Gouvernements, académies, les plus rouges y perdent «cette énergie incommode et sauvage» qui fait l'homme libre. «L'instinct du commandement, dans son essence primitive, est un instinct carnivore, tout bestial, tout sauvage... S'il est un diable dans toute l'histoire humaine, c'est ce principe du commandement... Lui seul a produit tous les malheurs, tous les crimes et toutes les hontes de l'histoire.» Il s'agite en tout homme: «Le meilleur, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manqueront jamais de produire cette démoralisation: le mépris des masses populaires et l'exagération de son propre mérite.» Ces meilleurs, ces purs, se duperont sur eux-mêmes en pensant travailler pour le bien de ceux qu’ils oppriment. D'où vient la dépravation? De l'absence continue de contrôle et d'opposition: la situation la plus propre à tourner la tête du moins perverti des hommes. Le plus libéral, s'il ne prend garde de souvent se retremper dans l'élément populaire, de provoquer lui-même la critique et l'opposition y change bientôt de nature.

 

On a rompu beaucoup de lances inutiles contre les absurdités de l'égalitarisme. Elles sont moins fréquentes qu'on ne croit. À leur époque déjà Proudhon et Bakounine devaient protester non sans impatience de ce qu'ils n'avaient jamais nié les différences naturelles des hommes (des anarchistes, il faudrait voir ça!) et préciser à qui faisait la bête qu'ils demandaient seulement la suppression des privilèges artificiels, condition essentielle pour que les vraies capacités individuelles découvrent leurs possibilités ou leur impuissance. Ils avaient même l'audace de s'appuyer à une exigence morale: «C'est le propre du privilège, et de toute position privilégiée, écrivait Bakounine, faisant écho à ses considérations sur le pouvoir, que de tuer l'esprit et le cœur des hommes. L'homme privilégié, soit politiquement, soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé. Voilà une loi sociale qui n'admet aucune exception et qui s'applique aussi bien à des nations tout entières qu'aux classes, aux compagnies et aux individus. C'est la loi de l'égalité, condition suprême de la liberté et de l'humanité.» [Bakunin, L'Empire Knouto-germanique]

Une société d'où toute subordination est exclue ne comporte plus que des rapports de coexistence et de coordination. Ici comme dans l'univers, le centre est partout, la circonférence nulle part; comme l'univers s'est débarrassé de Dieu et de principes premiers pour se résoudre en rapports, la société doit se débarrasser des pouvoirs pour se résoudre en échanges: commerce, mutualité, association, contrat remplacent les relations de commandement, d'obéissance et de législation, un réseau de relations immanentes apparaît sous la «transcendance» des gouvernements, la «société» se délivre de l'État. Désordre? Ils le nient. L'erreur de tout principe autoritaire c'est de croire que le gouvernement est la cause de l'ordre alors qu'il n'est qu'une espèce de l'ordre, et non la meilleure. Le mot de contrat pourrait trahir la pensée de Proudhon, en laissant croire à un ordre purement formel et extérieur. Non, le règne du contrat découvre un ordre plus profond et plus intime que le règne du pouvoir: dans un régime de gouvernement, le gouverné aliène nécessairement une partie de sa liberté et de sa fortune; dans le règne du contrat, le citoyen, à chaque opération d'échange, est présent dans un intérêt bien personnel et bien réel; l'ordre est sa mesure, il est à hauteur de l'ordre, l'ordre collectif n'est que sa volonté répétée à l'infini: toute hétéronomie est exclue de la société.

 


 

L’histoire des États, martyrologe du peuple

Autant il nous est difficile de suivre dans ses formules idéologiques la critique anarchiste du pouvoir, autant, dans le détail de ses analyses, qui couvrent celles-ci, beaucoup plus proches de l'expérience ouvrière, nous trouverons de richesse et de sagacité.

La critique de l'État en est la première pièce. Vieille tradition. L'athée Sylvain Maréchal, dans le Manifeste des Égaux, hurlait déjà en 1796 : « Disparaissez enfin, révoltante distinction de gouvernants et de gouvernés!» L'École saint-simonienne avait repris et placé l'utopie dans la juste atmosphère qui l'entretint tout au cours du XIX et la maintient vivante aujourd'hui encore dans les milieux les moins extrémistes qui soient. Les politiques, depuis des siècles, accumulaient les désordres et les ruines, et en étaient encore à discuter de leurs principes. Pendant ce temps une méthode d'organisation des idées et des choses poursuivait un succès infaillible: la technique scientifique et industrielle. Pourquoi ne pas s'en faire un instrument universel? Demain les gouvernements des hommes seraient remplacés par l'organisation des choses comme la métaphysique le serait par le système des sciences et la force des bras par la machine. On crut le processus fatal, et l'anarchie fit sienne cette croyance, qui donnait du sérieux à ses aspirations. L'autorité, pensait-elle, est la vieille machine qui encombre toute l'usine. Elle ne garde encore de raison d'être que par les défauts de l'ordre économique, auxquels elle supplée plus ou moins lourdement. Un ordre économique parfait la rendrait inutile: «Le producteur est la négation du gouvernant, l'organisation est incompatible avec l'autorité.» [Proudhon, Idée générale] «L'unité purement économique et invisible de la société sauve l’homme de l’oppression, comme, pour les Réformés, l'Église invisible et purement spirituelle devait le délivrer des pouvoirs ecclésiastiques.

Peut-être l'anarchisme se fût-il arraché à ses erreurs s'il était allé jusqu'au bout de sa critique, au lieu de se reposer dans l'utopie économique. Le goût du pouvoir, auquel il n'a laissé aucun répit, il l'a considéré comme un mal plutôt extérieur à l'homme, dont il pouvait se débarrasser en retournant à une sorte d'innocence qui n'était plus l'innocence sauvage et pastorale du bon Rousseau, mais une innocence savante et civilisée, celle d'une nature aux gestes compliqués, enfin libérée de ses entraves. Sortant des contraintes pesantes du vieux corporatisme, l'essor industriel n'éveillait alors, il faut le dire, que des images de liberté. Si l'on était socialiste, on attribuait aux hommes ce à quoi les nécessités des choses avaient leur part. Il était réservé à une expérience postérieure de révéler la tyrannie que, lui aussi, l'économique, sécrétait infailliblement, et de conférer au politique une finalité nouvelle: protéger l'homme contre ses œuvres.

En s'attaquant à ce ressort de la tyrannie jusque dans le jeu de l'économie, la pensée anarchiste aurait pu renouveler ses thèmes. Si elle ne l'a pas fait, restons-lui reconnaissants d'avoir poussé plus loin que toute autre la critique des fatalités politiques.

Celle-ci est moins désordonnée qu'il ne paraît. Dans son opposition aux pouvoirs, on n'a pas assez discerné la recherche d'une autorité véritable. Quel sens prendrait autrement l'opposition qu'elle fait, depuis Proudhon, entre l'État et la société, la société désignant tout ce qui s'organise spontanément dans la conscience commune et dans les forces collectives, - étoffe psychologique et étoffe économique de la collectivité, - l'État évoquant une sorte de «sous-fonction» subordonnée à la société, et tenant au surplus, s'il n'usurpe pas, bien peu de place dans les innombrables préoccupations des hommes. La société, avec l'ensemble de ses initiatives, joue bien pour les anarchistes le rôle d'une autorité spirituelle. Ils ne disaient pas le mot, parce que «autorité» était grevé pour eux d'un coefficient irréductiblement péjoratif, mais ils pensaient la chose.

À tel point que ses lois ont beau être rigoureuses, ils ne les sentent plus peser: il suffit qu'elles soient des lois «naturelles», et nous relient, sans l'intervention de volontés étrangères, à la réalité de l'univers. Singulier lapsus de principe, sur lequel nous reviendrons! Mais si grossier soit le naturalisme qui traduit ici leur exigence, il serait injuste de ne pas y voir un effort pour dévaloriser l'apparence, en l'espèce l'inflation du politique, qui étouffe en effet les vrais problèmes, et de chercher un terrain solide où poser l'homme et son destin.

Cette «société» n'est pas simple abstraction. Ils ont lu Kropotkine, ils y ont appris que l'homme a vécu des milliers d'années avant les États et les Empires. Leur Bible et leur Légende dorée, c'est cette souple et chatoyante histoire dont leur parle La science moderne et l'anarchie, qui va des libres sociétés primitives aux communes de village, puis aux communes urbaines, aux guildes et fraternités jurées. Elle se brise à la fin du Moyen Âge par la conspiration du seigneur, du chef militaire, du juge romain, du prêtre, du marchand et du roi, et fuse depuis, comme un feu souterrain, dans ces jacqueries sous-jacentes aux révolutions, et qui les secouent de temps à autre dans leur sommeil politique, sans les avoir jamais amenées encore à renoncer à leur jeune force pour faire place à la cité perdue.

Les vestiges de cette spontanéité méconnue restent le sang et la vie des nations. Le droit, la loi qui croient prétentieusement leur donner, en même temps que la forme, l'être, n'ont de réalité que ce qu'ils peuvent garder des coutumes préexistantes, défiguré par tout ce qu'ils y ont superposé pour la protection de la propriété, des castes et de l'appareil gouvernemental. Vieille entremetteuse, la loi «transporte l'oppression» de siècle en siècle, la garantit contre ses défaillances, contre les poussées de la vie. Regardez: offre-t-elle les lignes simples et sereines de la justice? Non: autant de rides contrariées que d'intérêts divergents. « Formation papyracée » étouffant les terres fertiles de l'ingéniosité humaine, toile d'araignée tendue par les puissants et les riches, Proudhon, après Kropotkine, après Godwin, en fait la cible de son ironie.

Eux aussi, les anarchistes ont donc leur tradition, la plus ancienne de l'humanité: ce n'est qu'à très courte échelle historique, après tout, qu'il est permis de les prendre pour révolutionnaires. Mais il y a eu le mal, et le mal c'est l'État.

Un mot résume son essence; sous sa forme savante: aliénation, sous une traduction populaire: parasitisme. Même processus que dans toute forme de pouvoir: une minorité s'empare des affaires de tous, met la majorité sur l'enclume, et tape. Dès que ses organes sont constitués il se produit une sorte de repliement égoïste de l'État. Le mécanisme de «transcendance» s'en saisit. Il décrète le bien et le mal selon son intérêt, qui se détache de celui de la société. Il ne peut plus tolérer de relation immédiate d'homme à homme, devient envahissant, exclusif, bientôt tracassier et inquisiteur. Cher au surplus, ajoute Proudhon, chiffres en main, et stérilement cher, sauf pour ses favoris, il est à noter qu'État et capitalisme sont nés en même temps, au XV siècle, ont évolué de pair, mènent les mêmes guerre, et que finalement la centralisation, les places qu'elle crée, les influences qu'elle met en œuvre, «tout cela est bourgeois et va au bourgeois. À l'extérieur, il ne connaît que la loi de sa force (les petits ne sont vertueux que par faiblesse); à la fois absolu et illimité par définition, tout dans sa nature est annexioniste, contrairement au régime fédéral qui est sans force pour la conquête. Du patriotisme naturel, sentiment tout local, et d'ailleurs Purement instinctif et animal, il a fait, en le soufflant de politique, d'économie, de religion, une sorte de passion monstrueuse qui pousse en sens inverse de la civilisation.

Tout cela n'est pas très original. C'est quand ils aventurent cette critique commune jusqu'aux formes de l'État qui sembleraient devoir y échapper, la démocratie et les gouvernements révolutionnaires, que les anarchistes innovent. Et ce sont ces avertissements qu'il est le plus opportun aujourd'hui de réveiller.

On ne fait pas à l'État sa part: c'est leur tarte à la crème contre les démocrates et les socialistes centralisateurs. Lui céder une part de liberté pour assurer le reste, c'est supposer que la liberté est divisible: le reste, c'est de la sécurité, si vous voulez, ce n'est plus de la liberté. - Mais si nous prenons la place, si nous renversons la vapeur, si nous utilisons en sens inverse de son fonctionnement passé cette merveilleuse machine rodée par cinq siècles d'expérience? - Il ne faut pas renverser l'État, il faut briser l'État. Il  n'y a pas d'abus du pouvoir, il y a le pouvoir, qui abuse par nature. Exploiter et gouverner signifient la même chose. Si vous montez sur la machine, c'est la machine qui vous emportera. - Mais si j'en change jusqu'à la forme, si j'en fais une démocratie, bien plus, une démocratie populaire? - Ce n'est pas une question de forme, mais de principe. «Gouvernement démocratique et religion naturelle sont deux contradictions, à moins qu'on ne préfère y voir deux mystifications.» Le principe  de l'État reste le même dans toutes les formes de l'État. Un républicain bourgeois est blessé par la forme de la royauté oligarchique, il n'est pas blessé par le principe, puisqu'il n'a rien de plus pressé que d'établir sa république oligarchique. Les compagnons de Napoléon ont été sincèrement ulcérés dans leurs sentiments «démocratiques» en lui voyant épouser une princesse de Habsbourg. Comment faire changer aux États leur nature, alors que c'est par cette nature qu'ils sont États? Laissons donc l'utopie d'un État bon, juste, vertueux. Il n'est pas d'exemple dans l'histoire qu'on ait pu retourner une institution contre son idée. Le politicien qui trahit au pouvoir dit qu'il «était bien forcé» d'agir ainsi, parle des «nécessités du pouvoir»: et il a mille fois raison. Mais qu'allait-il faire dans cette galère.

Tout cela n'est pas si mal raisonné. On y éprouve toujours des hommes un peu systématiques mais qui ne se laissent pas piper aux apparences. Ils nous préviennent encore contre une dernière tentation à éviter: celle de croire au mal nécessaire de l'État, cette sorte de timidité historique qui a amené toutes les révolutions à reconstituer la tyrannie.

C'est donc la condamnation de tous les régimes?
Voyons.

 


 

Les mensonges de la démocratie massive

Laissons les évidences et demi-évidences : autocraties, monarchies héréditaires et constitutionnelles. Restent trois formes possibles de gouvernement, qui semblent, elles, émaner du peuple: le gouvernement représentatif, le gouvernement direct, les gouvernements révolutionnaires. D'un nom collectif, les démocraties.

Les critiques de la démocratie sont vite suspectes aujourd'hui où, d'un peu tous côtés, des partis autoritaires annoncent sa mort. «Pas d'émotion au malade» est le mot d'ordre dans les milieux de gauche. Conservons-le, avec sa maladie bien dissimulée: il en serait trop secoué si on la lui révélait. Et puis, que dirait-on dans le quartier?

Ce n'est pas le malade qui est condamné, ce sont les gardes-malades et leur régime. Des hommes ayant un sens populaire authentique - les fondateurs, après tout, de l'idée républicaine et socialiste dans ce qu'elle a de plus virulent, ont porté à la démocratie toutes les critiques que de petits jeunes gens distingués vous tirent aujourd'hui de leur poche avec des airs profonds. Il lest temps de réhabiliter cette critique avec, à l'adresse des satisfaits de gauche, sa hauteur de ton, et à l'adresse des satisfaits de droite, son vrai sens populaire. Ici nos auteurs sont inépuisables.

Proudhon, le philosophe de la bande, va droit aux principes. Frappé peut-être par la parenté des idées de volonté ou de pouvoir, ou par la liaison, de Rousseau aux Allemands, entre les conceptions autoritaires de l'État et une théorie volontariste du droit, il s'attaque directement à la théorie de la souveraineté populaire: fondant le droit sur une volonté, fût-elle générale, elle l'établit d'emblée dans l'arbitraire: car enfin, ou il faut obéir toujours à la volonté populaire, même quand elle se trompe, et où est la raison? ou il peut être dans certains cas du devoir d'un gouvernement de lui résister, et où est la souveraineté inaliénable du peuple? La raison est la seule règle digne de l'homme, seule elle garantit l'autonomie de chacun parce qu'elle est la loi de tous et libération pour tous. «La loi peut n'avoir sa source dans aucune volonté, ni du peuple, ni de ses représentants, mais bien dans la reconnaissance de la vérité par la raison.» En fondant sa règle sur la volonté générale, la démocratie est aveugle de naissance.

Elle prétend prophétiser, sinon mettre en raisons, la volonté du peuple. Tous nos anarchistes ont un sens très vivant, très organique du peuple. Mais encore, par amour même du peuple vivant, distinguent-ils le peuple légal, celui qui s'exprime, du peuple réel. Que faudrait-il pour que le peuple légal exprimât adéquatement le peuple réel?

Il lui faudrait d'abord la capacité politique, c'est-à-dire:

1° Qu'il ait conscience de lui-même comme classe, de son droit et de sa force, et les affirme.
2° Qu'il dégage et affirme son idée, celle qui lui donne un sens, une mission, des buts.
3° Qu'il sache en déduire les conclusions pratiques de tactique, de réalisations à venir, etc.

Le peuple a-t-il aujourd'hui ces trois capacités? En 1864, Proudhon, sur le premier point, répondait «oui» ; sur le second : «oui, mais confusément» ; sur le troisième : «non» . L'intelligence politique des classes ouvrières a fait des progrès depuis lors: mais les fascismes auraient-ils été aussi aisément plébiscités si ces trois exigences avaient, en 1920-1930, affirmé leur vitalité dans les principaux prolétariats du monde ? C'est en idéalisant le peuple qu'on l'a perdu. Sans se contredire, Proudhon pouvait écrire à Madier-Monjau : «Vous avez le culte du peuple, mon cher Madier, il faut absolument vous défaire de cette fausse religion...» Et encore : «Ce que nous entendons par Peuple est toujours et nécessairement la partie la moins avancée des Sociétés, partant la plus ignorante, la plus lâche, la plus ingrate.» [Proudhon, Correspondance]

En idolâtrant cette ignorance, au lieu d'améliorer le pouvoir, on le déprave: est-ce aimer le peuple que de flatter l'abjection où ses oppresseurs ont abaissé les plus malheureux des siens? Si démocratie est raison, démocratie doit se rendre d'abord au sens de démopédie, éducation du people.

Pour l'instant, humble jusqu'à l'effacement, il baisse les yeux et le front devant ceux qui lui distribuent ses salaires et se dissimule sans dignité derrière ses tuteurs. Rien n'est moins démocrate que lui: une sorte de goût morbide de la tyrannie le conduit par plusieurs voies à s'asservir. D'abord cet idéalisme instinctif où il se complaît. « Il s'appelle le Peuple, la Nation, la Masse... Il a horreur des divisions, des scissions, des minorités... il maudit, comme  attentatoire à sa Majesté, tout ce qui peut partager sa volonté, couper sa masse, créer en lui diversité, pluralité, divergence.» Toujours le même idéal de concentration, de centralisation: une collectivité indivise, un suffrage universel indivis, d'où surgit une assemblée indivisée qui produit un gouvernement indivis, lequel gouverne une nation indivise: tout le jacobinisme, tout le système de centralisation, d'impérialisme, d'absolutisme sort de cet idéalisme populaire. La démocratie, ainsi pensée, tend de sa nature à la centralisation. Et comme toute mythologie suppose des idoles, le peuple «s'improvise des dieux, quand on ne prend pas soin de lui en donner». Ce sont les bourgeois qui ont fait les libertés: les masses ont fait Robespierre et Napoléon. Les fascismes couronnent ce que M. Maxime Leroy a si heureusement appelé la «démocratie régalienne», ils n'en prennent qu'en apparence le contre-pied. Un Proudhon, un Bakounine ont été ici plus clairvoyants que Marx: ils les ont explicitement annoncés, sous leur forme ouvrière comme sous leur forme bourgeoise. Toute démocratie massive est dans la perspective du fascisme, elle le prépare.

 


 

La bureaucratie bourgeoise

Quand elles ne vont pas jusqu'à ces extrêmes, les masses se font représenter par des députés bourgeois. Ainsi ont-elles fait en 1789; résultat: l'Empire. Ainsi ont-elles fait en 1848; résultat: le 2 décembre. Si nul n'a eu plus de sarcasmes que Proudhon pour un certain optimisme fétichiste de la démocratie populaire, Bakounine se charge, lui, de déconsidérer la démocratie bourgeoise. La première a donné les fascismes, la deuxième est encore notre lot.

Le bourgeois, quand tout va bien, aime les libertés, sagement mesurées. Ses intérêts s'en accommodent dans un régime dont il tient les principales commandes. Ce serait une erreur de lui attribuer un goût spontané des dictatures, comme en a le peuple inorganisé. Elles menacent son pouvoir autant que le roi jadis menaçait les féodalités. Quant aux militaires, n'était sur ses filles le prestige du costume, il les trouve bien turbulents et inconfortables. Mais il hait le peuple. Pourquoi? Peut-être parce qu'il voit dans son ignorance, dans sa misère, dans sa brutalité, sa propre condamnation. Parce qu'il sent chaque jour la menace de son ressentiment: il le hait de la sale haine de la peur. Il n'en a pas toujours conscience, mais il se trahit dès que les choses se gâtent. S'est-il laissé porter vers lui par l'entraînement d'une éloquence généreuse, il se ressaisit bientôt: voyez Gambetta, Garibaldi, ces radicaux, tout le radicalisme derrière eux. Il s'est fait religieux, sans goût, le jour où le socialisme a mis sur son drapeau l'athéisme. Se sent-il subitement menacé: on voit le plus paisible se rejeter brusquement vers le césarisme ou le militarisme, auxquels il répugne, voire préférer l'invasion étrangère à la révolution sociale: c'est lui qui a fait le succès triomphal de Louis-Bonaparte en 1848, de Bismarck en Allemagne; c'est lui qui recherche et protège de tous côtés des chefs, aujourd'hui qu'il sent ses privilèges osciller plus fortement que jamais.

D'un régime politique qui place constamment ces hommes au pouvoir, parce qu'ils ont la force sociale, le talent, le temps nécessaires pour s'y consacrer, qu'est-ce que le peuple peut bien attendre? - Il ne choisira que les bons, dit-on. À quoi les reconnaîtra-t-il ? Ils habitent d'autres quartiers, ont un autre langage. Et puis, les mieux disposés, s'ils ne donnent le gage de rompre brutalement avec leur milieu, avec leurs habitudes de vie, pourront avoir, dans le calme des pensées abstraites, dans l'ardeur d'un moment de confiance, une réelle passion de justice: ils seront bientôt repris par leur vie, à mesure que viendront les honneurs, les facilités; ils fléchiront à la première alerte, n'ayant plus d'autre lien, subitement, qu'avec leur classe dans la peur commune, n'étant plus sensibles qu'aux violences ou aux dangers qu'atteignent les leurs: car les haines sociales sont les plus tenaces de toutes.

Alors? Élire des ouvriers ? Il leur suffira d'entrer dans le gouvernement pour devenir des bourgeois, peut-être plus dédaigneux que les autres, plus durs pour leur ancienne misère.

D'ailleurs n'est-ce pas un leurre de supposer que le peuple puisse atteindre à la capacité politique sans posséder l'égalité économique? Tant qu'il sera économiquement exploité, il ne sera pas soustrait à la pression directe ou au prestige indirect des représentants de la classe privilégiée, son instinct s'égarera, et il continuera de se donner des élections illusoires opposées à ses vrais intérêts.

Limitation des électeurs, duperie des circonscriptions, des marchandages, incompétence parlementaire, dictature des minorités, absence de contrôle réel et continu des citoyens, toutes ces tares de la démocratie parlementaire furent à l'époque analysées, dénoncées par Proudhon et ses successeurs bien avant la critique maurrassienne. Elles ont été trop souvent rappelées depuis pour que nous nous y attardions plus longtemps.

Le peuple a parlé! «Je demande donc, comme Rousseau: Si le peuple a parlé, pourquoi n'ai-je rien entendu?... Je n'ai vu qu'une foule tumultueuse sans conscience de la pensée qui la faisait agir, sans aucune intelligence de la révolution qui s'opérait par ses mains.... Ce que j'ai appelé logique du peuple pourrait bien n'être autre chose que la raison des événements.» Dans cette inconscience où il sommeille, il ne sait élire qu'une «aristocratie dégénérée» de bourgeois ou un «patriciat de médiocrités»: exploité par les uns ou par les autres, il reste exploité. Comme ces monarques de façade, le peuple «règne et ne gouverne pas».

Dans de telles conditions, la démocratie, pour garder le langage de Proudhon, ne soutient plus aucun rapport avec la république, avec la réalité publique, résultante animée et diverse de la réalité vivante du peuple. Elle n'est qu'une cratie, une tyrannie parmi d'autres, celle du nombre, un absolutisme, celui des majorités, la plus exécrable de toutes, car elle ne s'appuie pas même sur l'autorité spirituelle d'une religion, sur l'expérience d'une caste, ou sur les prérogatives du talent. Qui osera soutenir que le nombre offre à l'esprit quelque chose de plus rationnel, de plus authentique, de plus moral que la foi ou la force? Qui peut y voir autre chose qu'un plus vaste «jugement de Dieu»? Et j'irai lui livrer ce que j'ai de plus cher, ma liberté, ma foi, les miens, ma vie?

 


 

Les Gouvernements du peuple

Qu'on ne fasse pas appel du gouvernement représentatif au gouvernement direct. Tant que le peuple reste une masse premièrement indivise, secondement inculte, quand bien même il ne se choisirait pas d'autres intermédiaires, il reste de toute sa masse un intermédiaire entre lui et lui-même, par cette simplification interne et par cette ignorance. Direct ou indirect, tant qu'il y a fait de gouvernement, toute la déformation gouvernementale entre en jeu, le gouvernement fût-il étendu à l'ensemble du corps social. On sait ce que Proudhon a dit de la démocratie: c'est «l'idée de l'État étendue à l'infini»; il eût ajouté aujourd'hui, en commentant les plébiscites massifs des États totalitaires, qui prétendent se donner une consécration populaire en renouvelant le gouvernement direct: dans une démocratie massive, ce n'est pas le peuple qui plébiscite l'État, c'est l'État diffus qui plébiscite l'État central. La mystification est la plus habile, et la plus cruelle de toutes.

Restent les gouvernements révolutionnaires. Ceux-là, au moins, sont de souche directe. Ils ont suivi le renversement même, par le peuple, de ses mandants infidèles, il ne sont pas nés de sa pensée, plus ou moins mystifiée, de ses opérations, plus ou moins truquées, mais de sa colère et de sa volonté tendue. Eh bien, non! L'État révolutionnaire, c'est «la réaction se cachant sous les apparences de la révolution». Encore une fois, comment l'État, créé pour donner une apparence légale à l'oppression des masses, pourrait-il être l'instrument de leur libération? Un gouvernement ne peut pas être, n'a jamais été révolutionnaire. De fait, étudions l'histoire des révolutions, 1789. La bourgeoisie des clubs, des États généraux et de la Convention se distingue par l'énergie du langage: sans la poussée populaire qui la harcèle et au besoin passe par-dessus sa tête, serait-elle allée bien loin? Quand elle fait malgré tout un peu de révolution, elle veut la faire par elle-même, de sa propre autorité, par sa propre puissance, ce qui n'a jamais manqué d'aboutir à deux résultats: de rétrécir excessivement l'action révolutionnaire, car un comité de quelques hommes, si loyal, si intelligent soit-il, est incapable d'embrasser la largeur et de pénétrer les secrets de la vie populaire; ensuite, de provoquer la révolte et bientôt la réaction dans les masses, car toute révolution imposée par un acte de puissance blesse et s'aliène ceux qu'elle veut conquérir. «Lorsque, au nom de la révolution, on fait de l'État, ne fût-ce que de l'État provisoire, on fait donc de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté.» Cimourdain pousse Marat qui pousse Danton qui pousse Robespierre: au bout, Thermidor, l'Empire, Lamartine et Ledru-Rollin font le lit du Prince Bonaparte. Ainsi finissent-elles toutes quand elles se fourvoient dans l'État.

Bakounine accusait Marx, non sans raison, d'être uni à Bismarck par le «culte quand même de l'État» : nourri dans l'appareil allemand, étatique par excellence, comment l'auteur du Manifeste eût-il échappé à la fierté commune de tout Allemand? C'est avec une inquiétude croissante que les premiers Internationaux voyaient la social-démocratie de plus en plus polarisée vers l'idée du Volkstaat, de l'État ouvrier. N'entendaient-ils pas Kautsky déclarer avec un cynisme serein que «l'ouvrier jouit de nos jours de plus de liberté qu'il n'en jouira dans la cité socialiste?» Ils ne cessent de multiplier leurs avertissements aux Congrès de l'Internationale. Reconnaissons-leur l'immense mérite d'avoir senti combien le génie populaire authentique était opposé à toute forme d'inquisition et d'oppression. C'est à eux que nous devons de trouver aujourd'hui encore, malgré tant de servitude inculquée par les partis, par les guerres, par les systèmes, une vivace résistance au sein même des masses populaires, et jusque dans l'expérience communiste russe, à ce communisme que Proudhon définissait comme une image limite de l'aliénation de l'individu dans le collectif. L'humeur populaire est spontanément plus prête que l'on croit à joindre l'avenir du peuple au sens de la personne qu'à l'autoritarisme prolétarien.

Retenons, pour écarter des polémiques inutiles, que le communisme visé par Proudhon était un schéma de pensée, une possibilité historique. Il n'y avait alors ni parti communiste ni État communiste, et l'on ne saurait donc transposer purement et simplement la critique de Proudhon aux réalités actuelles. Mais il voyait des tendances se faire jour, et il leur donnait un nom de bataille, comme à l'anarchie qu'il leur opposait. Ces tendances ne sont pas absentes du communisme historique. Mais elles y sont en concurrence avec d'autres, nées de l'expérience et de l'action. Elles sont sa tentation dominante, comme elles sont la tentation dominante de toute force spirituelle centralisée (ainsi l'Église catholique). Ce serait rejeter bien maladroitement le communisme dans cette tentation que de ne pas lui prêter l'espoir qu'il saura la dominer par la vertu même des forces populaires qu'il entraîne.

Proudhon accordait à l'hypothèse «communiste» ainsi définie d'avoir été utile pour que l'on démontrât, avant sa réalisation (pensait-il), son absurdité, et lui était reconnaissant d'avoir affirmé l'identité du politique et de l'économique. Cette concession faite, écoutez l'anticipation qu'il donnait à la « démocratie » communiste:

«Une démocratie compacte, fondée en apparence sur la dictature des masses, mais où les masses n'ont de pouvoir que ce qu'il en faut pour assurer la servitude universelle, d'après les formules et maximes suivantes, empruntées à l'ancien absolutisme:

« Indivision du pouvoir;
« Centralisation absorbante;
« Destruction systématique de toute pensée individuelle, corporative ou locale, réputée scissionnaire;
« Police inquisitoriale;
« Abolition ou au moins restriction de la famille, à plus forte raison de l'hérédité;
« Le suffrage universel organisé de manière à servir de sanction perpétuelle à cette tyrannie anonyme, par la prépondérance des sujets médiocres ou même nuls, toujours en majorité, sur les citoyens capables et les caractères indépendants, déclarés suspects et naturellement en petit nombre. »

« Exploitation aristocratique et despotique retournée au profit de la plèbe », l'État communiste n'a d'autre différence avec l'État bourgeois que la destruction de la famille, parce qu'elle est un refuge de la liberté individuelle; pour le reste, il a retourné contre lui sa propre artillerie. Sa théorie se réduit à cette proposition contradictoire : « Asservir l'individu afin de rendre la masse libre. » Décidément Proudhon, comme Péguy, aura tout dit. Quand naguère un aspect assez fréquent du marxisme s'éclairait à nos yeux comme « un optimisme de l'homme collectif recouvrant un pessimisme de la personne», nous n'avions pas lu encore ce lucide diagnostic de la Justice: « La société par elle-même est sainte, impeccable. Toutes les théories communautaires faisant de l'individualité la cause du désordre social, supposent a priori cette impeccabilité. L'individu en effet, malgré sa destinée sociale, naissant égoïste, d'ailleurs libre, tout le péril vient de lui; de lui seul naît le mal. Vis-à-vis de la société qui l'enveloppe et lui commande, la position de l'homme est celle d'un être inférieur, dangereux, nuisible; et comme il ne peut jamais se dépouiller de son individualité, abdiquer son égoïsme, cet esprit de révolte qui l'anime, comme il ne saurait devenir une expression adéquate de la société, il est, relativement à elle, prévaricateur d'origine, déchu, dégradé.» Ce n'est pas une cité concluait-il, c'est un troupeau conduit par un tétrarque. Et «la personne humaine destituée de sa prérogative, la société s'y trouve dépourvue de son principe vital».

A mesure qu'il voyait les théoriciens socialistes s'imbiber du marxisme, Bakounine les voyait avec non moins d'effroi se chercher une justification complice, en France, dans la tradition jacobine: « Fouillez dans leur conscience, disait-il à ses amis, vous y trouverez le Jacobin, refoulé dans quelque coin bien obscur et devenu très modeste, il est vrai, mais non entièrement mort.» Un pédantisme ambitieux remonté de Saint-Simon et de Comte aussi bien que des assurances scientistes ou marxistes venait donner à cette outrance doctrinaire la solennelle impassibilité d'une bonne conscience scientifique. Un savant ne connaît que des objets d'expérience, il est incapable, par disposition d'esprit, de saisir l'individualité; prêtre de sa dogmatique, si on lui donne le pouvoir, il ne tardera pas à lui immoler les individualités réelles et vivantes des hommes. Quand même elle se propose la libération des hommes au bout de ses oeuvres, d'ici-là, la science «les considère tout au plus comme de la chair à développement intellectuel et social». Laissez ses hommes approcher du gouvernement, ou sa tournure d'esprit pénétrer les hommes de gouvernement, ils ne tarderont pas à traiter les hommes comme elle traite les lapins, et à les écorcher au nom de leur avenir: « Ce sera le règne de l'intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes.»

 


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