H.E. Kaminski

Communisme libertaire

(1937)


 

Note

Un regard critique sur un collectif anarchiste pendant la guerre civile espagnole (1936-1939)

Source: Hanns-Erich Kaminski, Ceux de Barcelone, 1937

Pour une anthologie sur ce thème, voir Sam Dolgoff, The anarchist collectives, 1974

 


 

Le camarade Joaquin Gozalbo a une petite figure de moine ; je le vois très bien dans la bure des Franciscains, penché attentivement sur quelques papiers. Mais il n’a pas de tonsure, il porte le béret des miliciens. Voilà l’organisateur d’Alcora et d’une trentaine d’autres villages qui vivent maintenant selon les principes du communisme libertaire. Il y a un certain nombre de semblables villages en Espagne.

Le communisme libertaire ou, pour mieux dire, le communisme anarchiste, est l’idéal des anarchistes. Il diffère de celui des communistes en ce qu’il accorde à l’individu une liberté absolue, une liberté qui n’est limitée par aucune contrainte, par aucun Etat et surtout par aucune dictature. De pair avec la liberté va l’égalité aux termes de laquelle les besoins de tous les hommes sont également satisfaits, non pas en argent mais en biens, car sous le communisme liber taire il n’y a ni argent ni autres marchandises.

On sait que dans le système capitaliste tout devient marchandise, le coton aussi bien que les bibles, comme l’a dit Marx. Dans le communisme libertaire par contre, il n’y a pas de valeur marchande, chaque objet n’a que sa valeur d’utilisation. Personne par conséquent n’achète, mais cha cun obtient tout ce qui lui est nécessaire, comme l’air qu’il respire. La question se pose de savoir si l’on peut réaliser cet idéal, qui est le point final de toutes les théories socialistes et anarchistes, dans un seul pays ou même dans quelques villages, sans s’occuper du reste du monde. Staline croit au socialisme dans un seul pays, les paysans d’Alcora croient à l’anarchisme dans un seul village ou du moins dans un seul district.

Le camarade Joaquin Gozalbo a juste vingt-cinq ans, il a appris tout seul l’espéranto, et il est très ennuyé que je ne le parle pas. Malgré cela nous nous entendons très bien, car ce jeune organisateur me donne noir sur blanc ce que je ne comprends pas. Sa figure de moine ne m’a pas trompé, Joaquin Gozalbo a l’âme d’un peintre d’incunables. Sa patience est inépuisable, il est le plus grand, le seul bureaucrate d’Espagne que j’ai rencontré et je suis sûr que dans aucun bureau de ce pays., du ministère de l’Intérieur jusqu’à la direction des Statistiques, il n’y a pas de statistiques qu’on puisse comparer aux siennes. Voici d’abord la liste des cinquante-quatre villages de son district, ou plutôt les différentes listes, puisqu’elles sont établies selon plusieurs points de vue. Voici ensuite des notes détaillées sur chaque village.

La fiche d’Alcora est la suivante :

Statistiques du Syndicat d’Alcora au 22 octobre 1936


Syndicat Unique des Métiers différents

Membres
1125
Habitants
5000
Siège
Plaza de la Iglesia
Comité régional de la C N T
Alcora
Date de la fondation du Syndicat
Décembre 1932
Nombre de Sections
7
Section de l’Agriculture
500 membres
Section des Carreleurs
200 membres
Section des Arboriculteurs
24 membres
Section des Menuisiers
15 membres
Section des Charpentiers
47 membres
Section de l’Industrie textile
141 membres
Section des Transports
60 membres
Nombre des membres de I’UGT
160
Siège de l’ UGT
Calle Mayor

 

Production agricole

Caroube
20000m2
Huile d’olive
3000 hl
Vin
16000 hl
Oranges
25000 m2
Amandes
2000 hl
Blé
335 t


Production industrielle

Carreaux
6000000 pièces
Ciment et chaux
1400000 kg
Plâtre
2150000 kg
Tricots
10000 douz.
Consommation du coton
60000 kg
Serviettes
16000 douz
avec une consommation de
550 kg par semaine


Il manque du blé pour la consommation de la population. Le syndicat de l’UGT s’est dissous et ses membres sont passés à la CNT.

Pour compléter ce tableau, j’ajoute que toutes les terres de cette région appartenaient, à quelques exceptions près, aux grands propriétaires et que les habitants étaient, par conséquent, pour la plupart de pauvres ouvriers.

Il serait faux de croire que le communisme libertaire à Alcora est le résultat d’une influence bureaucratique. Alcora est une vieille forteresse des anarchistes. Joaquin Gozalbo dessine pour moi, plein d’orgueil, sur un bout de papier d’étranges hiéroglyphes qui ont l’air d’être empruntés à une pyramide égyptienne et qui au temps de l’illégalité indiquaient son nom et celui du village. Je le soupçonne d’avoir inventé lui-même ce code secret.

L’oppression qui pesait sur Alcora était particulièrement odieuse. Dans la caserne de la guardia civil les prisonniers étaient battus à coups de minces chaînes d’acier. Après la Révolution, les paysans attachèrent, les uns aux autres, les huit gardes qui tombèrent entre leurs mains par les mêmes chaînes et les exécutèrent. “Merde !” me dit un ouvrier qui y avait pris part, “quel sale métier !” Il avait travaillé en France et parle français.

Il serait inutile de nier que la Révolution est cruelle. L’Espagne est noyée dans le sang : à Séville peu de prolétaires ont survécu, à Badajoz les légionnaires et les mercenaires des rebelles ont tué toute la population masculine, des villages entiers occupés par les fascistes sont dépeuplés. On tue des deux côtés, on tue beaucoup, mais la vérité est que les antifascistes restent infiniment plus cléments et humains que les réactionnaires.

A Alcora ont été tués, outre les huit hommes de la guardia civil, les quatre curés du pays et quelques fascistes notoires. Ce qu’on pourrait appeler la bourgeoisie n’y existait guère probablement. Comme partout ailleurs les médecins n’ont pas été inquiétés. Ils touchent le même salaire que tout le monde, mais on se méfie d’eux et on les empêche de quitter le village.

Il n’y avait pas auparavant d’hôpital à Alcora ; maintenant on en a installé un dans un ancien couvent. Une école dirigée par des prêtres est transformée en maison d’enfants, où l’on attend de petits réfugiés du territoire occupé par les fascistes. L’école se trouve, jusqu’à nouvel ordre, dans deux cafés dont les propriétaires étaient des réactionnaires, en attendant que les bâtiments prévus soient aménagés. Les églises enfin, comme partout où règne la Révolution, ont été incendiées ; quelques-unes sont démolies, l’une d’elles deviendra un théâtre, une autre un marché couvert.

Mais tout cela n’a rien d’extraordinaire. C’est presque l’aspect normal que d’innombrables villages espagnols pré sentent aujourd’hui. La particularité d’Alcora est son système économique, c’est-à-dire le “communisme libertaire”. Il ne faut pas s’imaginer que ce système corresponde à des théories scientifiques. Le communisme libertaire d’Alcora est l’œuvre de paysans qui ignorent tout des lois économiques, bien qu’ils se servent de cette expression de laboratoire de la révolution sociale. La forme qu’ils ont donnée à leur communauté correspond en réalité plutôt aux idées des premiers chrétiens qu’aux données de nos temps industriels. Mais dans ce naïf établissement d’un nouvel ordre qui franchit d’un bond les stades d’une longue évolution et anticipe sur un lointain idéal s’ex prime toute la révolution agraire.

Ces paysans veulent avoir “tout en commun”, comme la Bible le raconte des anachorètes. Et ils considèrent que le plus sûr moyen de réaliser l’égalité générale est d’abolir l’argent. En réalité, l’argent ne circule plus parmi eux. Chacun reçoit ce dont il a besoin. De qui ? Du Comité, naturellement. Il est toutefois impossible d’approvisionner cinq mille personnes au moyen d’un seul centre de distribution. Il y a des magasins à Alcora dans lesquels on peut pourvoir à ses besoins comme auparavant. Mais ces magasins ne sont plus que des centres de distribution. Ils appartiennent au village entier et leurs anciens propriétaires ne font plus de bénéfices. On ne paye surtout plus avec de l’argent mais avec des bons. Le coiffeur même ne rase qu’en échange d’un bon.

Les bons sont distribués par le Comité. La théorie d’après laquelle les besoins de chaque habitant seront satisfaits n’est réalisée qu’assez imparfaitement, car on part du principe que tous ont les mêmes besoins. On ne fait pas de différences individuelles ou, pour être exact, on ne recon naît guère l’individu : on ne reconnaît que la famille. Seuls les célibataires sont considérés comme des individus.

Chaque famille et chaque personne vivant seule a reçu une carte. Celle-ci est pointée chaque jour sur le lieu de travail auquel nul peut ainsi se soustraire. On se fonde sur ces cartes pour distribuer des bons. Et voici la grande lacune du système : faute jusqu’ici d’autre mode de mesure, on a dû avoir de nouveau recours à l’ar gent, pour calculer l’équivalent du travail accompli. Tous, ouvriers, commerçants, médecins, touchent pour chaque jour de travail des bons de la valeur de cinq pesetas. Une partie des bons porte la mention “pain” ; chaque bon a la valeur d’un kilo. Mais une autre partie représente explici tement une contre-valeur d’argent.

Néanmoins, on ne peut pas considérer ces bons comme des billets de banque. On ne peut échanger contre eux que des biens de consommation et encore dans une mesure restreinte. Même si le montant de ces bons était plus grand, il serait impossible d’acquérir des moyens de production et de devenir ainsi capitaliste, fut-ce sur l’échelle la plus modeste, car seuls les biens de consommation sont en vente. Les moyens de production appartiennent tous à la communauté.

La communauté est représentée par le Comité qui s’appelle ici Comité Régional. En ses mains se trouve tout l’argent d’Alcora, à peu près cent mille pesetas. Le Comité échange les produits du village contre d’autres produits qui font défaut, et ce qu’il ne peut pas se procurer par échange, il l’achète. Mais l’argent n’est tenu que pour un pis-aller, valable tant que le reste du monde n’aura pas encore suivi l’exemple d’Alcora.

Le Comité est le pater familias. Il possède tout, il dirige tout, il s’occupe de tout. Chaque désir spécial doit lui être soumis. Il juge seul en dernière instance. On peut objecter que les membres du Comité risquent de devenir des bureaucrates ou même des dictateurs. Cela n’a pas non plus échappé aux paysans. Aussi ont-ils prévu que le Comité sera renouvelé à bref délai., de sorte que chaque habitant en fera partie pendant un certain temps.

Toute cette réglementation a dans son ingénuité quelque chose de touchant. Ce serait une erreur d’y voir plus qu’une tentative paysanne pour établir le communisme libertaire et de la critiquer trop sérieusement. Il ne faut surtout pas oublier que les ouvriers agricoles et même les petits commerçants d’un tel village ont vécu jusqu’ici à un niveau de vie extrêmement bas. Leurs besoins sont à peine différen ciés. Avant la Révolution, un morceau de viande était déjà du luxe pour eux, et seuls quelques intellectuels vivant parmi eux ont des désirs qui dépassent les nécessités immédiates.

Ce communisme libertaire part en vérité de l’état de choses actuel. La preuve en est que la carte de famille laisse l’être le plus opprimé de l’Espagne, la femme, sous l’entière dépendance de l’homme.

“Que se passe-t-il si quelqu’un veut partir, par exemple pour aller en ville ?
- C’est très simple, répond-on. Il va au Comité et se fait donner de l’argent pour ses bons.

- Alors on peut échanger autant de bons que l’on veut contre l’argent ?
- Non pas, évidemment.”
Ces braves gens sont quelque peu étonnés que je comprenne si difficilement.

“Mais quand alors peut-on avoir de l’argent ?
- Aussi souvent qu’on en a besoin. Il faut seulement le dire au Comité.

- Le Comité examine donc les raisons ?
- Naturellement.”

Je suis un peu terrifié. Cette réglementation ne laisse survivre, me semble-t-il, que bien peu de liberté dans le communisme libertaire, et je cherche quelles peuvent être les raisons pour voyager qu’admette le Comité d’Alcora. Je ne trouve pas grand-chose, mais je continue à questionner.

“Si quelqu’un a une fiancée en dehors du village, reçoit-il de l’argent pour lui rendre visite ?”
Les paysans me rassurent : il en reçoit.

“Aussi souvent qu’il veut ?”
Dieu merci, on peut d’Alcora aller voir sa fiancée tous les soirs, si on en éprouve le désir.

“Mais si quelqu’un veut aller en ville au cinéma, lui donne-t-on aussi de l’argent ?
-Oui.

- Aussi souvent qu’il veut ?”
Les paysans commencent à douter de ma raison.
“Les jours de fête, bien entendu. Il n’y a pas d’argent pour le vice.”
Ici aussi les plus extrémistes des anarchistes semblent nourrir un penchant pour l’ascétisme...

Je m’adresse à un jeune paysan, à l’air intelligent et, après nous être liés un peu d’amitié, je le prends à part et
lui dis :
“Si je te proposais de te donner des bons de pain, me les échangerais-tu contre des bons d’argent ?”
L’homme hoche la tête.
“Je suis pourtant ton ami ?”

Mon nouvel ami réfléchit un moment, puis il dit :
“Mais tu as besoin toi-même de pain ?
- Je n’aime pas le pain, je préfère des caramels. Je voudrais échanger tout ce que je gagne contre des caramels.”

Le paysan comprend très bien l’hypothèse, mais il n’a pas besoin de réfléchir plus longtemps ; il éclate de rire.
“Mais c’est bien simple ! Si tu veux des caramels, tu n’as qu’à le dire au Comité. Il y a assez de caramels chez nous. Le Comité te donnera une autorisation et tu iras à la pharmacie pour les prendre. Chez nous tout le monde reçoit ce qu’il lui faut.”

Devant cette réponse je me suis rendu. Ces paysans ne vivent plus, en vérité, dans le système capitaliste, ni moralement ni sentimentalement.

Ou bien y ont-ils jamais vécu ?

 


[Home] [Top]