John Gall

Systémantique
Comment fonctionnent les systèmes et surtout comment ils échouent

(1975)

 



Note

John Gall (1925-2014) était pédiatre et professeur à l'Université du Michigan. Ce texte a été publié dans les années 1970, lorsque la théorie des systèmes était particulièrement en vogue. Le but était de souligner le fait qu'il n'est pas logique de se référer à des systèmes de plus en plus grands, et donc à des concentrations de plus en plus riches de pouvoir, pour résoudre de très grands problèmes car ils sont eux-mêmes, selon toute probabilité, le résultat de tels phénomènes (des systèmes énormes et un pouvoir concentré). Vers la fin de son essai, John Gall introduit une idée géniale: afin d'éviter la concentration du pouvoir, la solution la meilleure n'est pas sa diffusion (parce que le pouvoir a, à long terme, le vice de se reconcentrer) mais une nouvelle auto-répartition de ceux qui sont soumis au pouvoir, à savoir les citoyens du monde entier. Pour faire cela, l'auteur soutient l'introduction de deux nouvelles libertés :
- Le libre choix du territoire (liberté de distribution)
- Le libre choix du gouvernement (principe d'indétermination hégémonique).
Ces deux libertés présentent des similitudes remarquables avec l'idée de panarchie. En effet, le principe d'indétermination hégémonique n'est autre qu'une différente manière de traduire en pratique l'aspiration et la finalité de la panarchie, c'est-à-dire gouvernements non territoriaux et communautés volontaires.

Source: John Gall, Systemantics. How the systems work and especially how they fail, 1975.

 


 

Les gens intéressés à la Systémantique Générale (General Systemantics) auront maintenant compris qu'elle n'offre pas des formules prêtes à l'emploi pour résoudre les problèmes de systèmes, y compris des problèmes aussi pressants que la guerre entre nations ou l'oppression gouvernementale. Les axiomes sont trop fondamentaux pour une application directe dans des situations pratiques et la méthodologie intervenante n'a en aucun cas été élaborée. Tout au plus peut-on tirer un indice d'une méthode d'approche où la Difficulté Intrinsèque est spécifiée aussi précisément que possible, afin d'essayer des correctifs audacieux et imaginatifs. Le risque d'échec ou même de catastrophe est très élevé et l'entreprise ne doit commencer que lorsque le mal actuel est très clair et les conséquences d’un possible insuccès ne sont pas jugées plus insupportables que la continuation de la situation initiale insatisfaisante.

Avec ces réserves, nous pouvons nous permettre une certaine spéculation inoffensive sur le système gouvernemental. Les systèmes gouvernementaux, agissant conformément à la loi de croissance, tendent à s'élargir et à empiéter. En empiétant sur leurs propres citoyens, ils produisent la tyrannie, et en empiétant sur d'autres systèmes gouvernementaux, ils s'engagent dans des guerres. Si l'on pouvait identifier correctement la Difficulté Intrinsèque avec le Système Gouvernemental, on pourrait être en mesure de freiner ou de neutraliser ces deux tendances, au profit de l’Humanité comme Système.

Quelle est la Difficulté Intrinsèque dans le Système Gouvernemental? Les réformateurs précédents, identifiant le problème central comme la concentration du pouvoir entre peu de mains, ont tenté d'améliorer les choses en diffusant ce pouvoir. Cela fonctionne temporairement, mais (suivant la Loi de Gravité des Systèmes) lentement le pouvoir se concentre à nouveau.

Un groupe dissident de généralistes systémiques ont proposé, à partir du principe qu'il est très difficile de séparer des choses déjà mélangées, que le problème central n'est pas la concentration de pouvoir, mais la concentration de gouvernés dans un endroit où le gouvernement peut les atteindre. Ils n'ont pas proposé la diffusion du pouvoir, mais la diffusion des cibles du pouvoir - les citoyens eux-mêmes.

Ils y parviendraient en offrant aux citoyens deux nouvelles libertés, en plus des quatre libertés traditionnelles [*]. Ces deux nouvelles libertés, conçues comme la Cinquième et la Sixième Liberté, sont:
(5) Libre Choix du Territoire (liberté de distribution)
(6) Libre Choix du Gouvernement (principe de l'indétermination hégémonique).

Sous le Libre Choix du Territoire, un citoyen de n'importe quel pays est libre de vivre dans n'importe quelle partie du monde qu'il choisit. Il reste citoyen du gouvernement qu'il préfère, auquel il paie des impôts et pour lequel il vote. Toutefois, comme impliqué par le Libre Choix du Gouvernement, il peut à tout moment changer sa citoyenneté et son allégeance de son gouvernement actuel à un autre gouvernement qui offre des taux d'imposition plus attrayants, des retraites meilleures, des fonctionnaires publics plus intéressants ou simplement pour un changement revigorant (la courtoisie semblerait exiger un préavis de deux semaines, l'avis standard que tout employeur donnerait à un employé).

Avec ces deux nouvelles libertés en vigueur, on s'attendrait à ce que, après une courte période d'équilibre, les citoyens de chaque nation soient répartis entre les citoyens de toutes les autres nations - pas nécessairement au hasard, mais suffisamment pour réaliser notre but, c’est-à-dire les soustraire des mains de leur propre gouvernement. Un gouvernement peut difficilement mettre un grand nombre de ses propres citoyens en prison s'il doit les chercher un à un ou s'il doit persuader d'autres gouvernements de la justice de la procédure. Le recrutement dans l'armée deviendrait administrativement impossible. En outre, les guerres d'un gouvernement contre un autre deviendraient impraticables, car un grand nombre «  d'ennemis  » serait distribué dans le monde entier, y compris le territoire du gouvernement d'origine.

Le résultat net des deux nouvelles libertés serait de briser la concentration des gouvernés, de les diviser et de les répartir entre les autres gouvernements, principe que nous appellerons la Fragmentation-Dispersion de l'Hégémonie. Si elle est pratiquée à l'échelle mondiale, elle pourrait entraîner des changements révolutionnaires dans les relations des citoyens avec leurs gouvernements, inverser la polarité traditionnelle et rendre les gouvernements redoutablement dépendants de la faveur ou même des caprices de leurs citoyens, plutôt que le contraire. Conformément aux aspects révolutionnaires de cette proposition, nous abordons la question solennelle:

Fragmentation-Dispersion mondiale: menace ou promesse?

 


 

Note

[*] Les quatre libertés ont été formulées par Franklin D. Roosevelt lorsqu'il était président des États-Unis, le 6 janvier 1941. Dans un discours connu sous le nom de discours des Quatre Libertés, FDR a proposé quatre libertés fondamentales dont les êtres humains devraient jouir, partout dans le monde:
1. Liberté de parole et d'expression
2. Liberté de religion
3. Liberté du besoin
4. Liberté de la peur.

 


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