Henri Léon Follin

Paroles d'un Voyant
(passages choisis)

(1934)

 



Note

L'humaniste et individualiste Follin a été trop en avant par rapport à son temps pour être connu et apprécié à l'exception d'un cercle restreint de personnes. Ici on présente une petite sélection de passages de son oeuvre dans lesquelles il y a des références à sa conception de la Cosmométapolitique qui a de très fort ressemblances avec l'idée de la Panarchie. Tous les deux sont en faveur d'une libre choix des individus par rapport à l'organisation social à la quelle ils décident d'adhérer, au delà des souverainetés territoriales des états-nation.

 


 

Académiciens

Pour la plupart des esprits d'académiciens et d'orateurs, les idées sont faites pour servir de thèmes aux mots, beaucoup plus que les mots pour exprimer des idées.

 

Civilisation

L'humanité n'a jamais été civilisée. Ne confondons pas la civilisation avec certain développements industriels, scientifiques, intellectuels et même moraux de l'humanité. Elle a connu des essais nombreux de civilisation, toujours étouffés par la militarisation et la politicisation. C'est à la plus récente et peut-être à la plus définitive et néfaste manifestation de ce phénomène que nous assistons au XXème siècle.

La civilisation n'est et ne peut être que le produit de toutes les libres initiatives individuelles sur la surface de la Terre, et de l'échange universel de services, qui est la conséquence et la manifestation de leur liberté.

Une civilisation où les meilleurs représentants de l'intelligence, du talent et de la vertu, admettent que la fonction de discerner et de couronner leurs titres à l'attention soit dévolue aux politiciens et aux bureaucrates de l'Etat, a encore singulièrement à apprendre.

La civilisation peut mourir de ce que tout le monde veut s'occuper de tout et de ce que personne ne consent à prendre le temps de réfléchir sur rien.

L'esprit de civilisation est, au fond, infiniment plus fort dans l'humanité que l'esprit de militarisation. Celui-ci sous sa forme virulente de bellicisme, ou sous sa forme latente d'étatisme, serait immédiatement balayé par la volonté des foules, s'il ne parvenait à se couvrir hypocritement du masque du premier.

 

Collectif

Ce que l'on nomme le collectif n'est que la cohérence et la constance des manifestations imitatrices de l'individuel, cristallisées autour de ses manifestations initiatrices, organisatrices et directrices.

 

Communautés libres et volontaires

L'évolution du monde doit se faire sur la base du développement et de l'amélioration des réalités individuelles ou librement et contractuellement associationnelles, et non sur la base des cadres où leur naissance, leur origine, leur habitat ou leurs activités enferment les individus et leurs groupes.

Il ne doit pas exister de puissance des peuples à l'égard les uns des autres. Cette forme politique de la puissance engendrera toujours des conflits.
Les seules puissances salutaires sont économiques, morales, intellectuelles et esthétiques. Elles n'ont rien à voir avec les divisions ethnico-politico-géographiques. La puissance doit être l'apanage d'individus et de groupes libres, recrutés de par le monde entier, pour s'exercer sur eux-mêmes dans l'intérêt de tous.

Aucune collectivité n'a de réalité que dans l'existence des individus qui la composent à un moment donné. Ses caractères ne sont pas autre chose que l'ensemble des caractères reçus du passé et du présent par chacun de ces individus, et que lui seul peut transmettre à l'avenir.

Les droits individuels cosmométapolites, qui doivent être reconnus et garantis à tout homme dans le monde entier à quelle que communauté nationale, régionale ou locale qu'il appartienne, peuvent essentiellement se réduire à six:

1. Droit de non-participation sous une forme quelconque, à des compétitions ou conflits entre Etats politiques ou à leurs conséquences;
2. Droit de choisir l'Etat ou les Etats administratifs et juridiques des lois desquels il entend dépendre pour ses rapports privés et de circuler ou s'établir dans un Etat quelconque en respectant les loi de celui-ci pour ses rapports publics;
3. Droit d'échanger librement sa propriété et ses services avec les ressortissants de tous les autres Etats;
4. Droit d'évaluer ses échanges et stipuler des engagements au moyen d'un étalon universel ou même particulier sans intervention d'aucun monopole monétaire;
5. Droit d'exprimer librement toute sa pensée en toute matière, sauf à ne pouvoir faire aucun appel à la violence contre les institutions établies;
6. Droit de soustraire l'instruction et l'éducation de ses enfants à toute influence contraire aux cinq droits précédents.

La doctrine cosmométapolitique veut que l'homme ne soit pas, dès sa naissance, soumis à une autorité unique qui se fera sentir à lui dans toutes les manifestations de son existence.
Elle veut que, pour tout ce qui ne porte pas à autrui une atteinte directe et patente, il puisse s'affranchir de la loi commune dont il n'a pas eu le contrôle, qu'il n'ait à se soumettre qu'à la fraction qui lui convient de l'opinion publique humaine, ou qu'aux associations dans lesquelles il est librement entré, par un contrat précis, d'une durée volontairement limitée.

Le principe cosmométapolitique, dont les hommes exigeront qu'il régisse le monde lorsqu'ils voudront ouvrir les yeux, est celui-ci: ni le lieu de naissance ou d'habitat, ni l'origine ascendentielle ne doivent lier ni la vie ni certaines libertés essentielles des individus aux volontés et décisions des gouvernants politiques, que ce soient les gouvernants de la nation dont ils sont les citoyens ou qu'ils habitent, ou ceux de toute autre nation.

La paix ne régnera vraiment que lorsqu'on aura, comme le veut COSMOMETAPOLIS, créé, répandu, enflé jusqu'à ce qu'elle emporte en son flot toutes les résistances, la notion d'un minimum de droits individuo-universels, non seulement de la conscience, mais aussi de l'intérêt humain à l'encontre des formations politiques et nationales.

Werner Ackermann, le fondateur berlinois de l'Union Cosmopolite, initiative d'origine purement pratique qu'il n'a pas hésité à incorporer à l'initiative d'origine philosophique de Cosmometapolis, a fort bien compris qu'il faut dépasser les “objecteurs de conscience” en offrant, en cas de conflits internationaux, un refuge non seulement aux consciences libres, mais aux intérêts indépendants.

 

Compétition

Ne confondons pas la formule économique de la lutte pour la meilleure vie, avec la formule politique de la lutte pour la vie. C'est une vie bien partielle et incomplète qui fait assimiler la sélection relative produite par les divers degrés du succès dans l'effort pour le mieux-être, avec la sélection absolue produite par la lutte pour l'être.

 

Concurrence économique

La grande erreur socialiste, qui a empoisonné toutes les conceptions modernes de l'Economique, est de croire que la concurrence, lorsqu'elle est libre et loyale, écrase les faibles sous son régime.
La concurrence permet aux forts d'arriver en plus grand nombre ; mais comme les forts ne peuvent s'élever qu'au service des faibles, qui sont infiniment plus nombreux, et avec leur concours, ils sont bien obligés de les faire profiter des avantages qu'ils tirent eux-mêmes de la concurrence.

 

Démocratie

Démocratie? Comme instrument de défense contre le parasitisme et la tyrannie des forts, oui. Mais à condition de n'y pas substituer la tyrannie et le parasitisme des faibles.

 

Dictature

La dictature, ce n'est pas qu'un homme exerce un pouvoir absolu dans un domaine plus ou moins relatif, c'est qu'il y ait un pouvoir absolu. Ce n'est pas la forme de l'activité politique, c'est l'activité politique elle-même, lorsqu'elle ne se borne pas à administrer des intérêts indivis communs à tous, ou à préciser pour chacun l'application de droits semblables pour tous.

Quelle étrange contradiction, celle des faiseurs de plans sociaux, surtout lorsque, comme le plus souvent, ils appellent ou acceptent volontiers l'autorité d'une dictature pour en imposer l'application: ils dénoncent et combattent l'individualisme, mais ils prétendent soumettre toute la vie sociale à leur propre orgueil individuel et à celui de quelques gouvernants.

 

Echanges

Les peuples qui veulent conserver leurs caractères propres n'ont de meilleur moyen de se garantir contre les infiltrations étrangères de personnes que d'ouvrir toutes grandes leurs portes à l'échange des produits.

La tendance naturelle est d'évaluer le service qu'il rend plus haut que le service qu'il reçoit. Il n'empêche que tout échange est profitable. La discussion des bases de l'échange, qui le fait parfois apparaître comme une lutte, n'en est que le préliminaire indispensable. Ce n'est pas un acte d'antagonisme, c'est la préparation d'un acte d'union et de solidarité.

Seul Bastiat a révélé de façon saisissante le nature de l'Economique en la définissant : la science de l'échange. Seul, il a révélé de façon saisissante la nature de la valeur en la définissant: le rapport de deux services.
C'est à la lumière de ces définitions que l'on comprendra comment, par la multiplication des échanges, et par la substitution à la monnaie d'un commun dénominateur universel équilibrant avec le maximum de stabilité l'évaluation des services qu'ils procurent, les richesses pourront se multiplier à l'infini.

L'abolition des frontières douanières n'est pas une question « d'organisation », mais une question de droit individuel.

Les économistes dits libéraux avaient entièrement raison de penser que la liberté du commerce suffirait à pacifier le monde, ce qui est leur excuse pour n'avoir même pas lutté contre les nationalismes, et conçu la doctrine cosmométapolitique en germe dans les enseignements de certains d'entre eux.
La Liberté du Commerce suffit à tout matériellement, comme la Liberté de Pensée et d'expression de la Pensée y suffit intellectuellement et moralement. Mais on n'obtiendra celle-là, comme on a plus ou moins obtenu celle-ci, qu'en la revendiquant, non comme une valeur collective abstraite, mais comme un droit concret dû à chacun de nous.

 

Economie

Il serait vain de réagir contre le protectionnisme, si c'était pour retomber sous le joug des réformateurs bien intentionnés, mais atteints de mégalomanie réglementatrice, ignorants ou dédaigneux des réalités économiques fondamentales, qui se gargarisent de la conception de « l'économie dirigée ». L'Economie, c'est-à-dire l'adaptation et la réadaptation incessante de la production à la consommation et inversement, n'est pas une affaire d'Etat, mais une affaire de commerce libre et sincère.

Il n'y a pas d' « économie libérale ». Il y a l'économie, fruit de la liberté, et l'anti-économie, fruit de la contrainte.

L'économie du monde est, depuis 1914, en pleine décomposition. Elle ne retrouvera ses formes normales, conformes aux lois naturelles de l'évolution et du progrès expérimental de l'humanité, que par l'affirmation, la reconnaissance et la sauvegarde de certains droits, à la fois individuels et universels, qui doivent primer toutes lois ou institutions politiques ou juridiques, nationales ou internationales, s'y opposant ou pouvant à l'avenir s'y opposer.

Rien ne peut marcher convenablement dans la société, si l'on confond les préoccupations économiques avec les préoccupations philanthropiques. Le meilleur moyen pour que tous les intérêts soient bien défendus, ceux des travailleurs comme les autres, c'est que chacun, cessant de compter sur l'Etat anonyme et parasitaire, défende les siens lui-même, seul ou associé avec ses co-intéressés.

 

Egalité

Ce qui est injuste n'est pas l'inégalité des conditions en elle-même, ce sont les inégalités dans le rapport entre le sort des hommes et leur valeur individuelle propre.
Ce n'est pas que certain possèdent et reçoivent plus que d'autres, c'est que certain possèdent et reçoivent plus que ne comporte l'utilité de leur rôle dans la société.

 

Elite

L'élite d'aujourd'hui ? Des pontifes qui apportent à la foule des dogmes et des panacées, tandis que des amuseurs flattent sa légèreté et son insouciance, et que, le plus souvent, les uns et les autres exploitent ses illusions, ses superstitions et ses vices.

 

Europe

Attention aux illusions et aux balourdises des gens qui veulent « faire l'Europe » économiquement ou politiquement. Ils ont neuf chances sur dix de perpétuer l'ère des sottises et de dresser un jour ou l'autre, contre cette Europe, l'Amérique, les Amériques ou l'Asie.
Laissons les hommes, après leur avoir donné pleine liberté de communiquer entre eux d'où qu'ils viennent et où qu'ils soient, s'administrer politiquement et juridiquement selon les lieux et les temps de leur choix. Ne leur opposons pas des entités géographiques abstraites dont la signification se modifie et perd chaque jour de son importance.

 

Être Humaine

Le seul moteur naturel des hommes, c'est le désir de bien-être. Bien-être matériel, bien-être moral, bien-être intellectuel et esthétique : le désir de l'un ou de l'autre dominent, selon que les hommes ont une nature plus ou moins grossière, plus ou moins sensible, plus ou moins raffinée. Mais chez l'homme bien équilibré, ces trois formes de désir du bien-être s'équilibrent également ; et la première étant la plus vite satisfaite, les deux autres peuvent se développer d'autant mieux, et indéfiniment, que l'homme a le moyen de la faire taire.

Il y a, dans l'homme, un animal économique qui par l'association, cherche à développer, au profit du milieu comme de lui-même, toutes ses virtualité – et un animal politique, qui, par la coalition, cherche à vivre en parasite au milieu. Il faut tuer l'animal politique, il faut détruire ses repaires au profit de l'animal économique.

 

Finance

Le phénomène des changes instables, qui soumet depuis 1918 l'économie financière des vieux Etats dirigeants du monde à des secousses jusque là insoupçonnées ailleurs que dans les Etats encore infantiles à « finance avariées », montre ce qu'il en coûte d'avoir sacrifié aux folies nationales, politiques et militaires, avec leurs gaspillages inouïs en ressources et en crédit, les fondements mêmes, lentement découverts au cours des siècles, de la sécurité relative de la vie économique.

On ne se doute pas à quel point sont troublés et faussés les rapports humains, par les pratiques monétaires nationales dépendantes des institutions politiques jusqu'ici souveraines, et par la double fonction imposée à la monnaie de commun dénominateur des valeurs et de véhicule de leur transmission.

Les gouvernements se débattront en vain dans leurs efforts pour remettre de l'ordre dans les finances et dans l'économie humaine, tant qu'ils s'obstineront à s'adresser aux conseils techniques des financiers en grande majorité parasitaires de l'épargne, et des industriels en grand majorité parasitaires de la production et de la consommation.

 

Guerre

Dans une petite ville de Normandie, deux monuments aux enfants du pays mort pour la patrie (ou par la patrie?). L'une pour toutes les guerres de 1799 a 1913. L'autre pour la guerre de 1914 à 1918. Sur la premier: quatorze noms. Sur la second: deux-cents quatre-vingt-treize. A ce rythme le prochain monument comptera 6.153 nom sur 8.491 habitants. Il en restera encore 2.338 pour assister à l'inauguration par un président de la République encordonné et des maréchaux enplumés. Symbole admirable de la prépondérance du fictif politico-historique sur le réel humain.

 

Harmonie

L'harmonie humaine, comme toutes les harmonies, n'est pas un problème d'unification, mais de coexistence dans la diversité et la différenciation. A la Volonté d'Harmonie et à la Volonté de Chaos appartiennent différents tendances et institutions:

Volonté d'Harmonie
Volonté de Chaos
Tendances et Institutions Anti = ou méta = politiques Tendances et Institutions Politiques
(excluant l'aspect exclusivement administrative ou juridique)
Religieuses Cultuelles
Sincères Hypocrites
Enthousiastes Sceptiques
Scrupuleuses Cyniques
En un mot ayant un caractère universaliste En un mot ayant un caractère particulariste

 

Humanité

Les affaires de l'humanité ne peuvent davantage être confiées à des hommes qui les voient à travers les affaires de leur nation, que celles d'une nation à des hommes qui les voient à travers celle de leur village. La reconnaissance de cette vérité fondamentale est la clé de tout l'imbroglio international.

Une humanité complètement sage devrait sans aucun doute se passer de symboles, destinés à devenir tôt ou tard des fétiches. Tout signe extérieur d'une idée ou d'une croyance se transforme vite en un moyen de dissimuler l'absence de croyances et d'idées. Aussi les nations ayant inventé le drapeaux pour se distinguer les unes des autres, la conception d'un drapeaux international est pure contradiction.

 

Impôts

Il suffit de constater la disproportion, dans chaque existence et dans chaque budget individuel, des services payés à l'Etat per l'impôt direct ou indirect, et des services payés aux individus et leur organisations par les dépenses privées, pour comprendre le formidable parasitisme de l'Etat.

Un penseur de nationalité anglaise, Auberon Herbert, prêchait « l'impôt volontaire ». Les deux mots semblent se contredire.
Cependant, ne peut-on admettre que, dans une société dont les individus se seraient affranchis du besoin de tutelle et auraient perdu l'habitude de la coercition, ils se sentiraient socialement obligés de participer aux charges communes, comme ils se sentent aujourd'hui obligés de sortir décemment vêtus et de se plier à une foule de conventions auxquelles la loi ne les astreint nullement ?

 

Individu

Tout individu a le droit d'être lui-même, même si d'être soi-même consiste pour lui à imiter autrui. Les moutons et les fourmis ne déparent par davantage la nature que l'aigle et le lion. Et la grand leçon de l'individualisme est que chaque individu remplisse le devoir d'être soi-même. Ainsi chacun trouvera-t-il dans sa vie cent occasion d'être supérieur à tous.

Tout groupement qui facilite aux individus la recherche de leur équilibre individuel, et leur en garantit l'exercice et la jouissance, est facteur d'ordre naturel. Tout groupement qui interdit aux individus la recherche de leur équilibre individuel, en subordonnant cette recherche à des règles et des volontés de l'extérieur, est facteur de désordre.

 

Individualisme

Définition : L'individualisme est la doctrine qui considère l'individu comme le seul moyen social.
Aucun individu ne peut s'isoler de l'espèce. Il n'est qu'un moment dans la vie de l'ensemble dont il fait partie, comme il n'est qu'un moment des cellules qui le composent. Mais il est, au regard de notre entendement et de notre volonté, le moment essentiel, à la fois déterminé et déterminant.

Trilogie des principes individualistes, essence de la vérité sociale:
- Liberté: le simple fait de ne pas être contraint par autrui;
- Responsabilité: le simple fait de ne pas fuir les conséquences de ses actes;
- Sincérité: le simple fait de mettre le plus possible d'accord entre elles, ses pensées, ses paroles et ses actions.

On reproche au programme politique des individualistes de n'être pas positif, de demander principalement des suppressions. Comment en serait-il autrement ? Le rôle de l'Etat, étant considéré comme d'assurer le milieu libre, ne peut être que négatif. Le positif de la politique consiste à supprimer tout ce qui entrave le positif du non-politique.

Toutes les conceptions régnantes, qu'elles soient traditionnelles ou réformistes, tendent à cristalliser l'individu dans le groupe ethnique, politique, social ou professionnel dont il fait partie. L'ordre et le progrès naturels, au contraire, consistent à le rendre indépendant de tous les groupes, dans la mesure où il ne fixe pas lui-même ou n'accepte pas librement les limites de sa solidarité avec eux.

Le grande vice de toutes les directions collectives, qu'elles soient politiciennes, syndicalistes, coopératistes, soviétistes, ou autres, sera toujours le même: favoriser la crainte et la haine des médiocrités envers toute valeur individuelle, des fanatismes envers tout esprit libre et briser ainsi les ressorts essentiels de toute évolution humaine.

Il est possible, comme l'affirme un publiciste, qu'une société individualiste « favorise les audacieux et les fripons » au détriment des apathiques et des imbéciles incapables d'organiser leur propre défense.
Mais une société socialiste (ou socialomane) favorise les paresseux et les gaspilleurs au détriment des travailleurs et des prévoyants, qui agissent pour le bien de tous en poursuivant leur bien propre. C'est ainsi qu'une société individualiste est bien plus sociale qu'une société socialiste.

 

Intérêts

Dans une société normale et saine, il n'y aurait que des intérêts économiques ; les intérêts politiques disparaîtraient totalement. Loin que l'économique et le politique soient deux façons d'envisager les mêmes intérêts sociaux, l'Economique est la façon sociale, le Politique est la façon anti-sociale d'envisager les intérêts humains.

 

Liberté

La Liberté ne peut être utilement interprétée dans son sens métaphysique, c'est-à-dire comme la possibilité de faire tout ce qu'on veut; mais dans sons sens social, c'est-à-dire comme l'absence de contrainte par les individus, isolés ou associés, à l'égard les uns des autres.

Nous vivons une époque où toutes les libertés privées sont traquées, sauf celle d'opprimer ou de gêner son voisin sous prétexte de publicité ou d'intérêt collectif de groupe.
Les pouvoirs publics sont bien trop occupés à empiéter sur tous les domaines individuels pour s'attarder à ce que nos naïfs ancêtres libéraux considéraient comme l'essentiel de leur tâche restreinte, la protection du domaine indivis.

 

Liberté – Egalité – Fraternité

Liberté? Egalité? Fraternité? La fraternité est un sentiment; l'égalité est une chimère. Seule la liberté est un principe social essentiel.
Mais pas toute seule. La devise salvatrice des temps modernes sera: « Liberté, Responsabilité, Sincérité. » Il est grand temps de la substituer à la décevante formule politico-sentimentale des hommes de 1792.

C'est le jacobinisme, avec la complicité du sentimentalisme, qui a négligé d'inscrire dans la devise révolutionnaire, à la suite du mot Liberté, le mot corollaire de Responsabilité, pour y substituer celui d'Egalité.

La fraternité ne peut être une règle de la conduite sociale. C'est un sentiment individuel, qui tire toute son efficacité, sociale ou anti-sociale, de la valeur de ceux qui l'éprouvent ou de la valeur de ceux à qui il s'applique.

 

Loi

La loi ne doit jamais se mêler de faire le bonheur des hommes. Elle ne le doit pas, non pour une raison métaphysique, mais pour une raison positive. Elle ne le doit pas, parce qu'elle ne le peut pas. Elle est aussi impuissante à faire que les hommes jouissent de mêmes occasions favorables dans la vie, qu'elle l'est à leur donner la même intelligence, la même habileté, la même beauté, la même force physique, les mêmes vertus morales.
Tout ce qu'elle peut et doit faire, c'est que les hommes soient empêchées d'employer à l'égard les uns des autres certains moyens – qui tous se ramènent à une forme de la violence ou une forme de mensonge – de fausser les conditions internes et externes de leur activité réciproque.

La loi doit être uniquement le moyen de réaliser la diversité des usages de la liberté, dans l'unité des garanties de la liberté.

 

Manipulation

Les doctrines socialistes ou fraternalistes sont le déguisement, adapté aux besoins modernes, sous lequel le vieux esprit autoritaire murmure aux peuples des promesses de bonheur et des conseils d'abandon. Les peuples, il faut l'espérer, ne s'y laisseront pas toujours prendre. Un jour viendra sans doute où, comme en 1789, ils se ressaisiront et sentiront le prix de la liberté et de la responsabilité.

 

Militarisme

Le militarisme et le protectionnisme vont de pair. Quand l'un a causé des désastres dans un pays, c'est à leur faveur que l'autre s'y glisse. Le protectionnisme est une escroquerie de la fortune publique, comme le militarisme une escroquerie de la vie publique. Comme toutes les escroqueries, ils ont besoin d'eau trouble.

Les civils, déclare orgueilleusement un jeune officier, ne peuvent savoir ni comprendre ce qu'est l'esprit militaire.
Pardon ! Ils ne le savent et ne le comprennent que trop bien : c'est l'inaptitude à considérer les armées comme une institution anachronique et parasitaire.

 

Morale

La morale n'est pas descendue du ciel. Elle est montée de la Terre. Elle tient tout entière en ceci qu'elle est la science et l'art des mœurs, la science et l'art de la vie la plus heureuse, dans les conditions de plus grande permanence, pour le plus grand nombre d'êtres. Or, la mère du mieux-être des âmes, aussi bien que du mieux-être des corps, la mère de la morale comme de l'économie, c'est l'expérience. Mais comment naîtrait l'expérience si ce n'était de la multiplicité et de la concurrence des expériences?

 

Monde

Les nations n'ont pas encore compris leur absurdité, lorsqu'elles cherchent à la fois à élargir et à fermer leurs frontières, alors que le libre-échange serait l'annexion du monde et leur annexion réciproque par chacune d'elles!

Les États-Unis du Monde?
Attention! Ce serait bien commode pour opprimer les individus sous le niveau uniformisateur. Mais les Individus du Monde unis au-dessus des États, pour se défendre contre leurs excès. Voilà qui est, à la fois plus urgent, efficace et inoffensif.

 

Nations

De tout temps les hommes ont méconnu leur intérêt universel, permanent et supérieur, qui est un intérêt de coopération, et l'ont sacrifié à des intérêts particuliers, temporaires et inférieurs, sous forme de luttes à main armée ou de compétitions pour la puissance matérielle. Telle est l'unique origine de la nation; telle fut et telle est encore à quelque degré son unique raison d'être.

Remanier les frontières des nations? Quel puéril anachronisme! Une seule chose importe: faire que les nations soient de plus en plus, uniquement, des associations pour l'administration de certains intérêts communs et de moins en moins des appareils gouvernementaux absorbant la personnalité humaine et l'opprimant au profit de ses parasites.

Les conflits entre nations provenant uniquement des prétentions nationales, il est pour le moins étrange qu'on espère les faire trancher équitablement par les Tribunaux d'arbitrage dont les membres dépendent de la faveur des gouvernements nationaux, plus ou moins disposés en faveur de l'un ou de l'autre plaideur. Comment le bon sens le plus élémentaire ne montre-t-il pas aux peuples que les dangers des politiques nationales ne peuvent être écartés que par des hommes n'ayant ni de près ni de loin rien à faire avec elles, c'est-à-dire ayant abdiqué tout sentiment national et politique et revendiqué la qualité de cosmométapolitique?

Les nations n'ont pas encore compris leur absurdité, lorsqu'elles cherchent à la fois à élargir et à fermer leur frontières, alors que le libre-échange serait l'annexion du monde et leur annexion réciproque par chacune d'elles!

Fussent-ils une minorité infime, les nationalistes exerceront toujours en tous pays une influence hors de proportion avec leur nombre, tant qu'on n'aura pas détruit chez les nationaux la notion que leur nationalité peut, en certain circonstances, primer leur humanité.

La paix, l'ordre et la prospérité ne régneront définitivement dans le monde que lorsque les hommes en nombre suffisant, ou des hommes exerçant une suffisante influence, auront répudié toute solidarité avec ce que les gouvernements, les partis et la presse de chaque pays nomment « les intérêts nationaux ».

 

Opinion publique

A notre époque démocratique, les événements dépendent d'une opinion publique qui n'existe guère que dans la mesure où les journaux prétendent à la fois la former, la guider et l'interpréter. Mais comme, en réalité, ils visent surtout à l'amuser et la flatter pour l'exploiter, il en résulte que les événements vont à vau l'eau, au gré des parasites politiciens ou autres.

 

Paix

Les bonne volontés acharnées à abolir la guerre et à instituer le règne de la paix entre les peuples sont aussi nombreuses que digne d'éloge.
Malheureusement, elles s'attardent, sans principes directeurs, dans l'inextricable parlotte où l'on ne fait qu'emmêler le double écheveau des concepts liés à l'idée de la paix et des concepts incompatibles avec son maintien, faute de confiance dans la lucidité de ceux qui veulent trancher le noeud gordien en abolissant la notion d'intérêt national et d'intérêt politique.

Les gens qui, se croyant de bonne foi pacifiques ou du moins ennemis de la guerre, pratiquent ou admettent le culte des « intérêts nationaux » sont comme des malades ou des médecins qui déplorent les symptômes d'une infection sans cesser d'en entretenir la source.

 

Parasitisme

Les politiciens, les diplomates et les militaires d'une part – les banquiers et agioteurs de l'autre ont vaguement conscience, quoiqu'ils en disent et affectent d'en croire, qu'il y a dans leur fonctions quatre-dix-neuf pour cent de parasitisme, et que l'humanité pourrait bien un jour s'en apercevoir. Aussi s'entendent-ils comme larrons en foire. Mais tant pis pour les larrons. Le monde n'est pas fait à leur intention.

La reconnaissance et la garantie des droits cosmométapolitiques de l'individu ne feront évidemment pas l'affaire des l'Etats. Mais tant pis pour les politiciens, les diplomates et les militaires. Le monde n'est pas fait à leur intention.

Les peuples comme les individus, vivent de ce qui les unit et meurent de ce qui les divise. Mais leur parasites vivent de ce qui les divise et meurent de ce qui les unit. De là l'obstination des politiciens, des diplomates, des folliculaires, des monopolistes de la finance et de l'industrie à dresser les cultes nationaux contre la religion de l'humanité.

L'homme primitif isolé vit aux dépens de la nature. L'homme social civilisé, en qui survivent les premier instincts, cherche volontiers à vivre aux dépens de la société. Pour l'amener à collaborer utilement avec la nature et équitablement avec ses semblables, il est absurde de compter sur la contrainte, refuge le plus sûr du parasitisme des plus forts.

 

Politique

La Politique, qui prétend dominer le monde, en est cependant l'une des activités les plus inférieures, animée de l'esprit le plus simpliste. Rien n'en est davantage typique que le fétichisme égalitaire démocratique en matière d'instruction, dont l'Etat centralisé, naturellement, se prévaut pour fortifier partout son influence.

L'absurdité politique universelle consiste à attendre des institutions et des lois plus de vertu que n'en possèdent les hommes qui les font et les appliquent.

 

Progrès

Il n'y a jamais été de progrès sociaux que ceux conçus par un individu lucide et voulus par un individu énergique.

Les deux grands obstacles à l'ordre et au progrès humains sont l'esprit particulariste et l'esprit égalitaire. Au fond de toutes les disharmonies sociales, on peut être certain de retrouver l'un ou l'autre.

 

Religion et Science

Aucun conception n'est plus fausse, on l'a dit et il faut le redire sous toutes les formes, que l'opposition de la Religion et de la Science. L'une et l'autre sont les deux chevilles ouvrières du progrès et l'une ne peut rien sans l'autre. La Religion sans la Science reste une superstition indigne de l'esprit humain. La Science sans la Religion une vaine curiosité.
Le savant n'est vraiment utile et grand que s'il est un homme religieux, c'est-à-dire travaillant pour un idéal, ayant le sentiment que la découverte des lois qu'il met en lumière est nécessaire au bonheur et à la satisfaction des aspirations de ses semblables, qu'il n'a pas le droit de frustrer du fruit de ses travaux.

 

Société

Le développement des sociétés repose exclusivement sur le développement de la concurrence économique, celle qui consiste à mieux faire, au détriment de la concurrence politique, celle qui consiste à être le plus fort.

Tout le secret de la richesse et de l'harmonie sociales, c'est de développer chez chaque individu, dans chaque milieu, le désir d'être différent des autres, en abolissant le désir d'être plus que les autres. C'est d'écarter ce qui particulariste en respectant ce qui est particulier.

Le problème social est un problème d'institutions libertaires et responsabilitaires pour les individus capables d'initiative et de responsabilité, et d'institutions tutélaires pour les individus qui ne peuvent se passer de tutelle.

 

Travailleurs

Les travailleurs plus ou moins salariés (évitons le mot « ouvrier ») accéderont d'autant plus vite à la propriété des instruments de travail et à la direction des entreprises économiques, que la loi évitera de céder aux injonctions de leurs représentants politiques, qui ne visent qu'à les mettre sous leur propre tutelle intéressée et incompétente.

La guerre entre le capital et le travail est une formule à l'usage de ceux qui ne savent ou ne veulent voir qu'un aspect des phénomènes économiques. Dans les conflits entre les travailleurs et les détenteurs ou administrateurs du capital, la vraie guerre est toujours entre le sentiment et la raison, entre la connaissance et l'ignorance – et ni l'une ni l'autre des parties n'a le privilège de voir ou de sentir juste.

 

Valeur

On ne prouve pas la valeur d'un système par des lois mais par des expériences successives, faites à mesure que se forme un personnel capable d'en comprendre l'objet et d'en poursuivre l'exécution, et par une imitation de plus en plus perfectionnée des exemples donnés par des initiatives privées, individuelles ou associationnelles.

Bien que le travail soit la source de toute valeur, il est parfois un gaspillage d'énergie. La valeur n'a d'autre source que le service, et c'est à quoi doit aboutir tout travail.

 

Variété

À l'idée chimérique d'un régime idéal et messianique universellement applicable, quelqu'un oppose l'idée bien vague que “le meilleur régime est celui qui, à une époque et dans un milieu donnés, convient le mieux aux conditions de telle ou telle société.”
La vérité est que le seul régime convenant à toutes les époques et à tous les milieux, le seul pouvant se modeler sur les conditions essentielles du développement de toutes les sociétés, est celui qui laisse la porte ouverte à toutes les expériences sans en imposer ni en étouffer aucune.

Si notre société s'est singulièrement compliquée, cette complexité même, dont on ne saurait raisonnablement espérer que la capacité directrice des gouvernants puisse la suivre et y atteindre, exige la reconnaissance et l'application de grands principes d'autant plus simples.

 

Vérité

L'humanité admet rarement dès l'abord une vérité nouvelle, ou le rajeunissement d'une vieille vérité négligée ou inaperçue, parce que les hommes qui l'influencent ont pour la plupart adopté, par tempérament, par intérêt, par tradition, par éducation, des conceptions contraires qu'il leur coûte d'abandonner, surtout s'ils ont contribué par leur propre effort à les acquérir. Mais il leur faut bien se résigner tôt ou tard, lorsque cette vérité a agi sur un certain nombre de cerveaux encore en évolution.

 


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