Arthur Arnould

Souveraineté de l'Etat, ou Souveraineté du Peuple

(1877)

 


 

Note

Cet écrit est apparu pour la première fois, sous forme de lettre, dans un journal français. Il réitère une fois de plus l'absurdité de penser et d'espérer qu'un organisme, l'État territorial central, créé pour opprimer les uns et privilégier les autres, puisse se transformer miraculeusement en un instrument de libération et d'émancipation pour tous.

Source: L’État e la révolution, 1877.

 


 

Un individu mange des champignons, et se trouve empoisonné. Le médecin lui donne de l'émétique et le remet sur pied. Aussitôt il court à son cuisinier, et lui dit :

– Les champignons d'hier à la sauce blanche m'ont empoisonné ! Demain, tu les accommoderas à la sauce brune.

Notre individu mange les champignons à la sauce brune.

Second empoisonnement, seconde visite du médecin et seconde cure à l'émétique.

–– Parbleu ! –– dit-il à son cuisinier, – je ne veux plus de champignons à la sauce brune ou blanche. Demain, tu les feras frire.

Troisième empoisonnement, avec accompagnement de médecin et d'émétique.

Pour cette fois, – s'écrie notre homme, – on ne m'y repincera plus !... Maître Jacques, faites confire les champignons.

Les champignons confits l'empoisonnent de nouveau.

– Mais c'est un imbécile ! – dites-vous. – Qu'il jette les champignons au tas d'ordures, et qu'il n'en mange plus.

Soyez moins sévères, je vous en prie, car cet imbécile, c’est vous, c'est nous, c'est l'humanité entière.

Voilà quatre à cinq mille ans que vous accommodez l'État, – c'est-à-dire le Pouvoir, l'Autorité, le Gouvernement, – à toutes les sauces, que vous faites, défaites, taillez, rognez des constitutions sur tous les patrons, et que l'empoisonnement continue.

Vous avez essayé des royautés légitimes, des royautés de fait, des royautés parlementaires, des Républiques unitaires et centralisées, et la seule chose dont vous souffriez, le despotisme la dictature de l'État, vous l'avez scrupuleusement respectée et soigneusement conservée.

La leçon des événements ne vous a pourtant pas manqué, et, après le 4 septembre, vous avez pu voir, pendant cinq ans, qu'une Chambre élue s'entendait aussi bien, en fait d'état de siège, de compression et d'arbitraire, qu'un monarque quelconque.

– Oh ! c'était la Chambre du « jour de malheur » répond-on. – Puis, j'avais oublié de lui dire quand elle devait partir et ce qu'elle avait à faire.

La question n'est pas là. Le fait, c'est qu'une Chambre, sans autre pouvoir exécutif que le sien, élue par vous, peut, si elle le veut, vous gouverner à sa guise, ne tenir aucun compte de vos vœux, de vos besoins, de vos volontés, et que vous n’avez aucun moyen de les lui imposer. Le fait, c'est qu'au lieu d’une dictature à une tête, vous avez la dictature à 500 têtes !

Le mal n'est pas d'être gouverné par tel ou tel, – roi absolu ou constitutionnel, République avec ou sans président.

Le mal consiste essentiellement en ceci : – c'est que l’autorité ne se partage pas, que la force ne se partage pas.

Si c'est l'État qui a l'autorité, vous ne l'avez pas.

Si c'est l'État qui a la force, vous ne l'avez pas.

Or, si vous n'avez ni l'autorité, ni la force, – qu'avez-vous ?

– Rien !

Vous êtes à la discrétion de l'État. – Vous êtes sa propriété, sa chose. – Vous lui appartenez, et il ne vous appartient pas, et, par conséquent, vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes.

– Oh ! la prochaine fois, je prendrai des garanties, et je ferai faire, par mes Représentants ordinaires, une Constitution qui liera si bien l'État qu'il ne pourra plus exécuter un seul mouvement sans ma permission.

Vous reconnaissez donc qu'il faut prendre des garanties contre l'État, qu'il est nécessaire de le lier ? – Il est donc dangereux ?

Qu'est-ce que c'est alors, que cet État dont vous ne pouvez, soi-disant, vous passer, et duquel vous devez toujours vous défier et vous défendre ?

Mais qui sera chargé d'appliquer ces lois contre l'État, chargé de vous protéger contre les empiétements, l'omnipotence et la dictature de l'État ? – L'État naturellement, car si vous faisiez vos affaires vous-mêmes, l'État n'existerait plus.

Alors vous dites à la dictature :

En vertu de tes pouvoirs dictatoriaux, c'est toi qui auras mission de te réfréner, de te modérer et de te contrôler toi-même. – État, je te confie le devoir de mettre l'État à la portion congrue !

Cela vous paraît absurde ? – C'est pourtant là ce que vous recommencez tous les quinze ans, après chaque révolution.

– Il faut bien un Pouvoir central, une autorité suprême, pour faire appliquer et passer dans les lois les volontés du peuple souverain. – Pourvu que je jouisse de toutes les libertés nécessaires, plus l'État sera fort, plus je serai fort moi-même, puisque l'État me représente.

Vous les avez eues déjà, toutes ces libertés, soit en droit, pendant la première Révolution, soit en fait, pendant quelques mois ou quelques jours, après 1848 et le 4 septembre. Vous avez eu et pratiqué le droit de réunion et d'association, vous avez eu la liberté de la presse, vous avez eu, par la garde nationale, la nation armée, – et on vous a toujours retiré tout cela.

Pourquoi ?

Parce que la liberté et la dictature ne peuvent coexister ensemble, qu'il y a antinomie absolue, qu'il faut que l’une supprime l'autre.

L'État, à chaque fois, est venu dire :

– Je ne puis plus gouverner, je ne suis plus le maître. Pour vivre, il me faut certaines conditions. Je suis menacé, je péris.

Et il avait raison, il disait vrai.

Aussi vos représentants, et vous-mêmes, imbus également de la religion de l'État, de l'idée de la nécessité de l'État, tous, vous avez répondu :

– Reprends ces libertés avec lesquelles tu ne peux fonctionner. Charge-toi de la Police, de la Défense, de la Justice, de l'Instruction, de l'Administration. Moi, je me réserve de te charger de tout. C'est en cela que consiste ma Souveraineté.

Vous espérez toujours que, grâce au progrès, il arrivera un moment où l'État sera occupé par des gens représentant exactement vos idées, et, alors, ce jour-là, la dictature de l'État devenant, en fait, votre propre dictature, la question serait résolue.

Détrompez-vous. Si cet accord impossible devait jamais exister, il n'existerait pas plus de vingt-quatre heures, par cette bonne raison que vos Représentants, devenus à leur tour l'État, auraient aussitôt les mêmes intérêts que l'État, et que l’intérêt de l'État étant le Pouvoir et la Centralisation, ou la dictature, et votre intérêt étant la liberté, ou l'autonomie, la scission et l'antagonisme se rétabliraient immédiatement par la seule force des choses.

Cessez donc de chercher à combiner le feu et l'eau, le droit du peuple et le droit de l'État.

La Souveraineté du peuple s'appelle la Liberté.

La Souveraineté de l'État s'appelle la Dictature.

La première s'exprime par le groupement libre des autonomies naturelles.
 
La seconde s'exprime par la Centralisation et la compression uniforme sous le même niveau.

L'une s'appelle l'Union, – c'est l'association.

L'autre s'appelle l'Unité, – c'est la caserne.

 


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