E. Armand

Sur l'autoritarisme

(1923)

 



Note

Un texte magistrale sur l'autoritarisme et ce que les anarchistes veulent à ce sujet.

 


 

Les individualistes anarchistes et l’autorité

Il est incontestable que l'activité, la propagande, les aspirations des individualistes antiautoritaires ou anarchistes reposent sur une base connue: la négation, le rejet de l'autorité, la lutte contre l'exercice de l'autorité, la résistance à toute espèce d'autorité.

On trouvera dans le cours de cet ouvrage les raisons d'ordre sentimental, rationnel, éthique ou autre qui amènent les individualistes à considérer l'exercice ou la pratique de la domination comme éminemment préjudiciable et néfaste au développement, à l'évolution, à l’épanouissement de la personne humaine. D'ailleurs, les individualistes vont jusqu'à admettre qu'ils pourraient se tromper s'ils prétendaient que les hommes, pour se conduire dans la vie, pour régler leur rapports mutuels - quels que soient ces rapports -, n'ont, actuellement, absolument que faire de l'autorité, des institutions autoritaires, des méthodes d'autorité. Ils n'ont jamais émis pareille prétention. Ils ont simplement revendiqué pour eux - soit que leur tempérament, leurs réflexions ou leurs aspirations les aient amenés à cette conception - ils ont revendiqué, ils revendiquent pour eux la faculté de vivre et d'évoluer sans faire intervenir, dans leur façon d’être personnelle et à l'égard d'autrui, le facteur autorité. Ils n'ont jamais eu la pensée ni l'arrière-pensée d'imposer leur point de vue à ceux qui déclarent ne pouvoir se dispenser des oeillères de l'autorité.

Le fait que, dans certains détails de leur manière de se comporter, ils ne seraient pas débarrassés de certaines réminiscences autoritaires, du jeu d'une influence atavique ou d'un travers de leur caractère, ce fait même ne prouverait rien contre leurs revendications. Ils évoluent dans un milieu saturé, pourri d'autoritarisme, ils sont issus d'êtres qui ont subi ou exercé l'autorité, qui se sont tout au moins courbés sous le préjugé autoritaire - il n'est pas surprenant que l'emprise de l'ambiance ne se soit pas entièrement desserrée. L'important est de savoir dans quel sens s'exerce constamment leur influence et se consacrent leurs efforts - si c'est en faveur ou au détriment de l'autorité, s'ils sont pour ou contre l'autorité sous tous ses aspects.

Dès lors que leur activité, leurs efforts sont dirigés contre l'autorité, ce qui leur importe, c'est d'avoir raison, quant à eux. L'avis des autres est plus que secondaire. On pourrait ergoter et démontrer que, après tout, la grande majorité des hommes est présentement hors d'état de se passer de l'autorité - personnellement et pluralement. Pour les individualistes doués d'un tempérament propagandiste, la constatation d'une semblable mentalité les incitera tout simplement à intensifier leur propagande, à se demander à quels moyens nouveaux il leur faudra recourir pour faire se révéler à eux-mêmes les antiautoritaires qui hésitent ou qui s'ignorent.

Les individualistes n'ont, en aucun cas, à se demander si l'autorité exercée par tel ou tel au profit de telle personnalité ou de tel parti vaut mieux que lorsque c'est tel autre qui l'exerce ou qui en bénéficie. Leur siège est fait. Ils sont, quant à eux, parvenus à cette conclusion que l'autorité, la domination, les institutions, les méthodes qui la prennent pour base ou pour étai sont nuisibles à la vie et au développement de l'être individuel, des milieux humains. Fractionnée ou non, l'autorité n'a point leur approbation, ne peut concilier leur sympathie, désarmer leur répugnance ou leur inimitié. Pour eux, il n'y a pas d'autorité pire ou meilleure qu'une autre, il n'y a pas pour eux d'autorité bonne, acceptable, passable.

Certains qui comptèrent parmi les leurs peuvent découvrir qu'ils se sont leurrés, reconnaître au facteur autorité une valeur qu'ils lui avaient niée auparavant. C'est affaire à eux. Pour les individualistes, la situation reste nette. Tant qu'ils se déclarent antiautoritaire, anarchistes, tant que dans leurs revendications, leur propagande - par le geste, le verbe ou la plume -, ils font profession d'antiautoritarisme, qu'ils nient, dénoncent, critiquent, incriminent l'autorité, les méthodes ou les systèmes d'autorité, qu'ils combattent la domination, la maîtrise et ceux qui les utilisent ou l'exercent, leur position ne saurait varier. Non seulement ils bataillent en toutes circonstances contre toutes les manifestations de l'autorité, mais encore ils se méfient de ses promesses, ils tiennent en suspicion ses réalisations, ils se situent en état de légitime défense contre ses décrets, ses oukases et ses empiètements. C'est la logique même.

La question n'est donc pas de se demander s'ils sont « rêveurs» ou « idéalistes », si, « provisoire », l'autorité vaut mieux que « définitive ». Ou s'il y a des parlementarismes, des cléricalismes, des dictatures moins détestables ou meilleurs les uns que les autres.

Non, pour eux, il s'agit de reconnaître, chacun pour soi-même, quelles sont les conditions qui enlèvent à une action son caractère antiautoritaire, anarchiste.

La réponse n'est pas, ne peut pas être douteuse. Toute action, toute série d'actions, basée sur l'exercice de la domination, sur le recours à l'autorité, n'est pas anarchiste, est incapable de contribuer en rien à l'avènement d'une mentalité ou d'un état de choses antiautoritaire, anarchiste.

Que fut-il entendre par domination? Qu'est-ce que l'autorité?

Dominer, c'est faire peser sur autrui un pouvoir, une contrainte qui l'oblige ou l'amène, sans discussion ni opposition possibles, à accomplir des actes, des gestes que, de son plein gré ou laissé à lui même, il n'accomplirait pas.

La domination est le fait de détenir et d'exercer ce pouvoir d’obligation, cette puissance de contrainte - plus ou moins arbitrairement, plus ou moins brutalement - que ce soit à son propre profit ou a celui d'une individualité ou d'une collectivité quelconque. Dans cet ouvrage, nous faisons de « domination» le synonyme d'autorité. Selon son degré de brutalité ou ses bénéficiaires, on l'appelle aussi oppression, tyrannie, maîtrise, dictature, loi.

L'autorité consiste, conséquemment, en l'oppression qui pèse sur un individu ou une collectivité pour les forcer ou les amener à acquérir des habitudes de penser, à accomplir des gestes, à se conformer aux termes de contrats qui n'ont jamais été véritablement soumis à leur examen.

L'exercice de l'autorité

Des confusionnistes objecteront qu'il s'agit de définir clairement ce qu'il faut entendre par « l'exercice de l'autorité ».

Pour les individualistes, il y a exercice, emploi de l'autorité, lorsqu'un homme, un groupe d'hommes, un État, un gouvernement, une administration quelconque se sert de la puissance qu'il détient pour contraindre une unité ou une collectivité humaine à accomplir certains actes ou gestes qui lui déplaisent ou sont contraires à ses opinions; ou encore qu'elle accomplirait autrement si on lui laissait la faculté de se comporter à sa guise; ou enfin à remplir les clauses d'un « contrat » qu'elle n'a pu discuter, accepter ou rejeter.

Il y a exercice ou emploi de l'autorité lorsqu'un homme, un groupe d'hommes, un État, un gouvernement, une administration quelconque utilise la puissance qu'il détient pour interdire à une unité humaine ou à une association d'unités humaines de se comporter à sa guise, lui inflige certaines restrictions, lui oppose certaines entraves, lors même que cette unité ou collectivité humaine agit à ses risques et périls, sans imposer ses vues à qui que ce soit évoluant en dehors d'elle.

Quiconque se réclame du qualificatif anarchiste (qu'il soit communiste ou individualiste d'ailleurs) ne peut comprendre autrement l'exercice de l'autorité, quelle que soit la sphère de l'activité humaine envisagée: intellectuelle, économique, politique, éthique, récréative ou autre.

Origine et évolution de la domination

La domination s'est exercée primitivement d'homme à homme. Le plus fort physiquement, le mieux armé dominait le plus faible, le moins défendu, le forçait à accomplir sa volonté. L'homme qui n'avait pour toute défense qu'une massue de bois durci dut, de toute évidence, céder devant celui qui le poursuivait armé d'une lance, pointée de silex, d'un arc et de flèches. Plus tard - parallèlement peut-être - un autre facteur détermina l'exercice de la domination de l'homme sur l'homme: la ruse. Des êtres humains surgirent qui parvinrent à persuader leurs semblables qu'ils étaient en possession de certains secrets magiques capables de faire beaucoup de mal, de causer un grand tort à la personne et aux biens de ceux qui regimberaient contre leur autorité. Il se peut, d'ailleurs, que ces sorciers fussent eux-mêmes convaincus à l'origine de la réalité de leur pouvoir. Quoi qu'il en soit, c'est à ces deux sources, la violence et la ruse, que se peuvent ramener, à toutes les époques et dans tous les lieux, les aspects divers de la Domination.

Dans nos sociétés humaines actuelles, la domination s'exerce rarement - en temps normal - avec autant de brutalité, d'être humain à être humain. Lorsqu'elle se pratique ainsi, c'est grâce à l'usage, à la sanction morale ou légale, à un état de choses anormal. On rencontre bien des mères qui frappent leurs enfants parce qu'ils leur désobéissent, des maris qui battent leurs conjointes parce qu'elles refusent l'obéissance légalement due, des policiers qui tirent sur des prisonniers en fuite ou vice versa. Mais ou cela est toléré par les moeurs ou exceptionnel. Quand la domination est exercée sur une collectivité humaine au profit d'un chef ou d'un autocrate, c'est parce que celui-ci est appuyé par un nombre assez grand de complices ou de satellites ayant intérêt à ce que subsiste son autorité, lesquels complices opèrent eux-mêmes ou se font assister d'une troupe, armée, soudoyée, assez forte pour rendre toute résistance inutile.

La domination ne s'exerce plus très souvent au profit d'un autocrate. Tout au moins directement. Elle s'exerce plus généralement au bénéfice d'une caste, d'une classe, d'une coterie politique, d’un groupe financier, d'une élite sociale - de la majorité d'une collectivité humaine. Elle se fonde sur des réglementations d'ordre politique ou économique; civil, militaire ou religieux; légal ou moral. Elle est consacrée par des institutions régies par les mandataires des bénéficiaires de l'autorité, mandataires ayant à leur disposition et sous leur dépendance une force armée, exécutive - force de police et de justice - organisée pour réduire à l'impuissance, priver de leur liberté et même de leur vie ceux qui, non seulement transgressent effectivement, mais, dans des cas extrêmes, émettent ou favorisent l’intention de transgresser la puissance dominatrice.

Il est évident que les forces de justice et de police dont dispose l'Autorité, pour nombreuses et bien armées qu'elles soient, seraient incapables de réduire à l'impuissance et au silence les transgresseurs de la loi et des règlements, si elles n'étaient aidées puissamment par d'autres forces, des « impondérables » d'ordre intellectuel et « moral ». C'est ainsi que les éducateurs religieux et laïques, bourgeois et socialistes, la presse, les hommes influents au point de vue de la situation politique, de la fortune, ou les hauts fonctionnaires des Administrations de l'État, parviennent à implanter dans les intelligences, à inculquer à la mentalité générale une conception arbitraire et toute conventionnelle du « bien » et du « mal» qui se trouve absolument conforme aux vues et aux desseins des gouvernants et des maîtres. Nous voici ramenés aux deux points de départ de la Domination: Violence et Ruse, Force et Suggestion.

 


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